Full Text - Section 11
--La chose est hors de doute; ma femme m’a tout avoué le soir du mariage. Il n’y avait pas cinq cents francs dans la maison.
--Mais la maison seule en vaut cent mille!
--Elle n’est pas payée. M. Stock était riche il y a cinq ou six ans: il a tenu un certain rang à Francfort, et sa liquidation lui avait laissé plus de trente mille livres de rente. Mais il est joueur comme le valet de carreau en personne. Il a tout perdu à la roulette, au trente et quarante, et à ces jeux innocents dont l’Allemagne se sert si bien pour nous dépouiller. Au commencement de l’hiver, il lui restait de sa splendeur une brochette achetée à bon marché dans les petites cours du Nord, quelques relations honorables, l’habitude de la dépense, la fureur du jeu, et une cinquantaine de mille francs. Il a trouvé ingénieux de placer ce capital sur Dorothée et de venir à Paris jouer son va-tout. Il comptait pêcher en eau trouble, dans ce monde infernal de la Chaussée d’Antin, un gendre assez riche pour le débarrasser de sa fille, pour le nourrir lui-même et sa femme, et lui donner chaque été quelques rouleaux de louis à perdre au bord du Rhin. N’est-ce pas infâme?
--Prends garde, lui dis-je. Sais-tu comment il parle de toi en ce moment?
--Quelle différence! Je ne l’ai pas trompé, moi. Je voulais lui exposer franchement l’état de mes affaires. C’est lui qui m’a arrêté, qui m’a fermé la bouche. Je sais pourquoi maintenant, et sa confiance ne m’étonne plus! C’est lui qui m’a entraîné dans le gouffre où nous roulons ensemble.
--Vous êtes-vous expliqués?
--J’ai couru chez lui pour le confondre, et je te prie de croire que je n’ai pas ménagé mon éloquence. Sais-tu ce qu’il m’a répondu? Au lieu de récriminer, comme je m’y attendais, il m’a pris la main et m’a dit d’une voix émue: «Nous avons du malheur. Nous pouvions chacun de notre côté trouver une fortune: il est bien fâcheux que nous nous soyons rencontrés.»
--C’est sagement parlé.
--Que vais-je devenir?
--Est-ce un conseil que tu me demandes?
--Sans doute, puisque tu ne peux me donner autre chose!
--Mon cher Léonce, je ne connais qu’un moyen honorable de te tirer d’affaire. Liquide héroïquement; va te cacher dans un quartier laborieux, rue des Ursulines ou boulevard Montparnasse; achève ton droit, passe ta licence, sois avocat. Tu as du talent; tu ne peux pas avoir entièrement perdu l’habitude du travail; les relations que tu t’es créées dans ces six mois te serviront plus tard; tu regagneras le temps perdu, et l’argent aussi.
--Oui, si j’étais garçon! Mon pauvre ami, on voit bien que tu vis dans une boîte: tu ne sais rien de la vie. Balzac a prouvé depuis longtemps qu’un garçon peut arriver à tout, mais qu’une fois marié on use ses forces à lutter obscurément contre les additions de la cuisinière et le livre du ménage. Tu veux que je travaille entre une femme, un beau-père, une belle-mère, et les enfants qui pourront survenir, obsédé de famille, et parqué avec tout ce monde dans un appartement de quatre cents francs! J’y succomberais.
--Alors fais autre chose. Emmène ta nouvelle famille en Bretagne. La maison de l’oncle Yvon est assez grande pour vous loger tous; on mettra une rallonge à la table et l’on ajoutera un plat au dîner.
--Nous les ruinerons!
--Point du tout. Aimée s’achètera une robe de moins tous les ans, et Matthieu prolongera l’existence du fameux paletot noisette.
--Oh! je connais leur cœur. Mais tu ne connais pas mon beau-père et ma belle-mère. Si ma femme a l’amour du monde, ses parents en ont la rage. Mme Stock passe des heures devant sa glace à faire des révérences! M. Stock ne sera jamais un Breton supportable. Il bouderait contre l’hospitalité, il humilierait notre chère maison: il nous reprocherait le pain que nous lui donnerions!
--Eh bien! laisse les parents se débrouiller à Paris. Enlève ta femme, elle est jeune, et tu la formeras.
--Mais songe donc que ce vieillard est criblé de dettes! C’est mon beau-père, après tout; je ne peux pas l’abandonner sur la route royale de Clichy.
--Qu’il vende ses meubles! il en a pour plus de vingt mille francs.
--Et de quoi vivront-ils, les malheureux?
--Je vois avec plaisir que tu les plains. Mais je dirai à mon tour: «Que vas-tu faire? Je ne sais plus quel parti te conseiller, et je suis au bout de mon chapelet.»
--Je vais demander une place. On croit que je n’en ai pas besoin, on me la donnera.»
Il sollicita longtemps, et perdit plus d’un mois en démarches inutiles. Au plus fort de ses ennuis, il apprit qu’Aimée était mère d’un gros garçon. «Tu seras son parrain, écrivait Matthieu, et la jolie tante Dorothée ne refusera pas d’être marraine. Nous vous attendons; votre lit est prêt, hâte-toi de faire atteler le carrosse.»
Léonce n’avait pas encore raconté sa mésaventure à ses parents. A quoi bon jeter une mauvaise nouvelle au travers de leur bonheur? Le pauvre garçon fut plus courageux que je ne l’aurais espéré. Tandis qu’il vendait ses tableaux pour vivre il était tendre et empressé auprès de sa femme. La gêne présente, l’incertitude de l’avenir, et le regret d’avoir mal spéculé n’altérèrent pas longtemps sa bonne humeur naturelle: au moins eut-il le bon goût de cacher son chagrin. Il est juste de dire que Dorothée le consolait de son mieux. Si elle pleurait quelquefois, c’était à la dérobée. Elle rendit aux marchands une partie de sa corbeille de mariage. Je crois bien que la lune de miel eût été plus brillante si le jeune ménage n’avait manqué de rien, et si M. Stock n’avait pas eu de dettes; mais, en dépit des embarras de toute sorte et de l’importunité des créanciers, on s’aimait. Léonce et Dorothée se serraient l’un contre l’autre comme des enfants surpris par l’orage. Ils étaient aussi heureux qu’on peut l’être sur une barque qui fait eau de toutes parts. Je les voyais régulièrement à toutes mes sorties, chaque visite me les montrait meilleurs et me les rendait plus chers.
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