Full Text - Section 10
«Monsieur le baron, madame la baronne, dit-il, j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille. Pour ne vous rien laisser ignorer sur ma situation….»
Le baron l’interrompit par un geste seigneurial: «Arrêtez-vous ici, monsieur le marquis, je vous en supplie. Tout Paris vous connaît, et ma fille vous aime: je ne veux rien savoir de plus. Votre nom fût-il obscur, votre père eût-il mangé sa fortune, je vous dirais encore: «Dorothée est à vous.»
Il embrassa Léonce, et la baronne lui donna sa main à baiser: «Vous ne connaissez pas, dit la baronne, notre romanesque Allemagne. Voilà comme nous sommes tous…. du moins dans la haute classe.»
Au milieu de la joie la plus folle, Léonce sentit au fond de lui comme une révolte d’honnêteté. «Je ne peux pas tromper ces braves gens, se dit-il, et je serais un fripon si j’abusais de leur bonne foi.» Il reprit tout haut: «Monsieur le baron, la noble confiance que vous me témoignez m’oblige à vous donner quelques détails sur….
--Monsieur le marquis, vous m’affligeriez sérieusement en insistant davantage. Je croirais que vous ne vous obstinez à me donner ces renseignements que pour m’obliger à fournir les preuves de mon rang et de ma fortune.»
La baronne appuya ces mots d’un geste amical qui voulait dire: «N’insistez pas, il est susceptible.»
«Allons, pensa Léonce, c’est partie remise. Nous nous expliquerons, bon gré, mal gré, le jour du contrat.»
Mais le baron ne voulut pas entendre parler de contrat.
«Entre gentilshommes, dit-il, ces engagements, ces signatures, ces garanties sont des précautions humiliantes. Aimez-vous Dorothée? Oui. Vous aime-t-elle? J’en suis certain. Alors à quoi bon mettre un notaire entre vous? Je m’imagine que votre amour se passera bien de papier timbré.
--Cependant, monsieur, si l’on vous avait trompé sur mon état….
--Mais, terrible enfant, on ne m’a pas trompé, on ne m’a rien dit. Je ne sais rien de vous, sinon que vous plaisez à ma fille, à ma femme, à moi et à tout l’univers. Je ne veux rien connaître de plus. Est-ce que j’ai besoin de votre argent? Si vous êtes riche, tant mieux. Si vous êtes pauvre, tant pis. Dites-en autant de moi, nous serons quittes. Tenez, voici qui va mettre votre conscience en repos: vous n’avez rien, ma fille n’a rien: vous vous appelez Léonce, elle s’appelle Dorothée, et je vous donne ma bénédiction paternelle. Êtes-vous content?»
Léonce pleurait de joie. On fit entrer Dorothée.
«Venez, ma fille, dit la baronne, venez dire au marquis que vous n’épousez ni son nom ni sa fortune, mais sa personne.
--Cher Léonce, dit Dorothée, je vous aime follement!»
Elle ne mentait pas d’une syllabe.
Léonce se maria au mois de mars. Il était temps: la corbeille dévora le dernier billet de mille francs. Je ne servis pas de témoin pour cette fois: les témoins étaient des personnages. Matthieu ne put venir à Paris; il attendait les couches de sa femme. Il m’avait chargé de lui rendre compte de la fête, et je remplis avec bonheur ma tâche d’historiographe. Dorothée, dans sa robe blanche de velours épinglé, eut un succès d’adoration. On l’appelait le petit ange brun. Après la cérémonie, un dîner de quarante couverts fut servi chez le baron, et Léonce me fit l’amitié de m’y inviter. Il me présenta à sa femme au sortir de table: «Ma chère Dorothée, lui dit-il, c’est un de mes vieux camarades, qui sera un jour ou l’autre le professeur de nos enfants. J’espère que vous lui ferez toujours bon accueil; les meilleurs amis ne sont pas les plus brillants, mais les plus solides.
--Monsieur le professeur, dit la belle Dorothée, vous serez toujours le bienvenu chez nous. Je souhaite que Léonce m’apporte en mariage tous ses amis. Savez-vous l’allemand?
--Non, madame, à ma grande honte. Je regretterai toujours de ne pouvoir lire dans le texte Hermann et Dorothée.
--La perte n’est pas grande, croyez-moi. Une pastorale emphatique; un air de flageolet joué sur l’ophicléide. Vous avez mieux que cela en France. Aimez-vous Balzac? C’est mon homme.»
IV
La conversation de la jolie marquise et le plaisir de danser avec mes gros souliers me firent oublier le règlement de l’école. Je rentrai une heure trop tard, et je fus consigné pour quinze jours. Aussitôt libre, ma première visite fut pour Léonce. Je le trouvai tout seul, occupé à s’arracher les cheveux, qu’il avait fort beaux, comme vous savez.
«Mon ami, me dit-il d’une voix pitoyable, on m’a cruellement trompé!
--Déjà!
--Mon beau-père est riche comme moi, noble comme moi: il s’appelle Stock en une syllabe, et il possède pour tout bien une vingtaine de mille francs de dettes.
--Impossible!
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