Full Text - Section 9
Le conseil est œuvre de prudence. La prudence est négative de sa nature, d’où il suit que généralement les faibles font bien de suivre l’avis des conseillers, mais que les forts font mieux de passer outre…
Vous n’avez pas oublié, Viviane, ce passage de la Vita Nuova où notre poëte rappelle, dans une prose digne de Platon, l’effet que produit sur lui le salut gracieux de Béatrice?
VIVIANE.
Je n’en ai pas souvenir.
DIOTIME.
Il me revient si souvent à la pensée que je crois bien l’avoir retenu: «Lorsque je la voyais paraître quelque part, écrit Dante, tout entier à l’espoir de son salut ineffable, je ne me connaissais plus d’ennemi; tout au contraire, je me sentais embrasé d’une flamme de charité telle, que j’avais hâte de pardonner à quiconque m’avait offensé. Et mon unique réponse à qui m’aurait alors demandé quoi que ce fût, c’eût été Amour!»
VIVIANE.
Que cela est singulier d’expression!
DIOTIME.
Et plus singulier encore si l’on songe dans quelles circonstances cette flamme de charité s’allumait au cœur de Dante; combien était insolite et prodigieux le besoin de pardonner dans cette Florence des guelfes et des gibelins, des noirs et des blancs, barricadée, tendue de chaînes, semée d’embûches, où la vengeance criait à tous les angles des rues, où l’honneur commandait le meurtre.
Convenez qu’il faudrait avoir l’esprit bien mal fait pour ne voir là que les jeux d’une imagination oisive, et pour ne pas reconnaître dans ces accents inimitables la simplicité des affections profondes. Mais continuons. Dante, comme la plupart des Florentins de son temps, était possédé tout ensemble d’un grand désir de savoir et d’un grand besoin d’agir. Les conjonctures étaient très-propices à ce complet développement de la personnalité, qui fait l’homme à la fois propre à l’action et capable de contemplation. On a beaucoup trop dit que la paix fait fleurir les arts; que les temps calmes, que les gouvernements réguliers favorisent l’éclosion des talents. Cela est faux comme la plupart des sentences de la sagesse vulgaire. La Grèce, l’Italie, l’Angleterre, la Hollande, toute l’Europe enfin, aux époques révolutionnaires: Eschyle, Sophocle, Socrate, l’exilé Phidias, le condamné Galilée, le régicide Milton, Lavoisier sur l’échafaud, Condorcet qui n’échappe à l’échafaud que par le suicide, sans parler de tant d’autres, montrent assez que le génie se plaît aux orages. Ce qu’il faut à ses créations, comme aux créations de la nature, c’est la chaleur et le mouvement; ce sont ces grands courants de la vie publique, qui, dans les démocraties, plus que dans tous les autres États, mêlent et combinent l’élément populaire, c’est-à-dire l’instinct, le sentiment, l’imagination spontanée, avec l’élément aristocratique par excellence, le goût, la réflexion, la délicatesse.
Jamais, peut-être, plus qu’au temps de l’Allighieri, ces courants de chaleur, de lumière et d’électricité n’avaient pénétré ce que nous appellerions aujourd’hui le corps social, ce que l’on appelait alors en Italie la patrie, la cité: grands mots dont nous avons perdu le sens. Tout le monde se connaissait, se jalousait, s’aimait ou se haïssait fortement dans cette vivante Florence où le peuple enthousiaste et railleur, prenant part à tous les progrès, convié à toutes les études, véritablement souverain même dans les choses de l’esprit, déversait en acclamations, en ostracismes, en attributs, en sobriquets, honorifiques ou ironiques, la gloire ou l’ignominie sur les citoyens, nobles et riches, chevaliers, artistes ou artisans, qui combattaient pour lui ou contre lui sur la place publique. Il y avait assurément dans cette vie florentine bien des périls; il s’y commettait bien des injustices. On y voyait de rapides extinctions de familles. Les maisons, à peine édifiées, étaient rasées de fond en comble; aucune propriété n’était assurée contre la confiscation ou le pillage; d’iniques persécutions abrégeaient l’existence; mais la chaleur et le mouvement étaient partout, réparaient tout, entretenaient la fécondité des cœurs et des esprits. Et toute cette guerre intestine, cette lutte acharnée des instincts et des passions, produisait dans les régions de l’art quelque chose d’analogue à ce qui se voit dans les grandes scènes de la nature: au-dessus du combat, de la destruction, du carnage, au-dessus du struggle for life, dirait Darwin, une majestueuse et calme apparence de douceur, d’harmonie et de sérénité.
ÉLIE.
Je voudrais croire avec vous à ces effets merveilleux de la turbulence démocratique. Athènes et Florence en sont des persuasions assez vives. Mais chez nous, sous nos yeux, quel flagrant démenti à votre opinion! Voyez ce qu’elle inspire aux arts, cette démocratie que vous vantez! Regardez les édifices qu’elle se construit! Quelle pauvreté de l’esprit et quelle ostentation de la matière dans ces masses monotones, symétriques et froides, sans caractère et sans vie, dont on ferait indifféremment, à l’occasion, des églises ou des théâtres, des casernes ou des maisons de ville! Que diraient nos reines florentines, si elles étaient condamnées à voir ce que, d’année en année, deviennent, sous la main de nos embellisseurs, les palais du Luxembourg, du Louvre et des Tuileries? Et notre grand Le Nôtre, le plus vraiment français entre les artistes français, par la clarté, la logique, la mesure, par l’art suprême de la composition, qu’aurait-il à répondre, ce Racine des jardins, à vos démocrates affairés qui se plaignent que les magnificences de son architecture végétale sont une gêne à la circulation? Comment obtiendrait-il grâce pour ces solennels ombrages qui annonçaient la demeure des demi-dieux, des héros, auprès de nos spéculateurs de la Bourse qui voudraient là une rue pavée, afin d’arriver plus vite à la grande bataille des cupidités?--Et ce présomptueux palais de l’Industrie qui s’étale sottement, en nous dérobant la vue de la coupole de Mansard, sur un des rares points de Paris où l’on pouvait encore admirer la belle ordonnance d’un massif d’arbres séculaires, ces galeries où la lumière entre à flots contrariés par des ouvertures banales, et qui servent tantôt à l’exposition de l’art étrusque, tantôt à l’exposition des bêtes à cornes, ces statues qui déploient dans le brouillard leurs grands bras stupides, qu’en dirons-nous, je vous prie?
DIOTIME.
Il ne faut pas rendre la démocratie responsable des circonstances dans lesquelles elle se produit, et qui font qu’elle ne saurait avoir à Paris, au XIXe siècle, le goût et la passion du beau qu’elle avait à Florence au temps de Dante…
Nous l’avons laissé comme accablé sous la puissance de ce Dieu plus fort, de cet amour de nature divine qui s’est emparé de lui dès avant l’éveil des sens et de la raison. Mais il ne s’abandonne pas long-temps lui-même dans ce ravissement de tout son être; bien au contraire. Comme il arrive dans les grandes âmes, la passion exalte en lui le sentiment de la personnalité, avec le besoin de l’excellence en toutes choses et le vertueux désir d’une vie glorieuse. Il souhaite la gloire ardemment; et non pas seulement cette gloire abstraite, telle que nous la concevons dans nos sociétés vieillies, et dont le froid éclat ne resplendit que sur les tombeaux; il en veut sentir à son front le rayon vivant. Avec la naïveté de ces jours de florissante jeunesse où l’esprit se confondait encore avec l’imagination, où toute pensée prenait figure, Dante ambitionnait de ceindre, dans ce beau temple de Saint-Jean où il avait reçu les eaux du baptême, la couronne de lauriers, «l’honneur des empereurs et des poëtes,» comme parle Pétrarque. Pour l’obtenir, il s’efforce de tout apprendre: il veut se mêler à tout, être le premier partout. Dans l’intervalle qui s’écoule entre sa première rencontre avec Béatrice et son exil, on le voit s’attacher à Brunetto Latini qui lui enseigne la science et la philosophie; visiter les universités; fréquenter l’atelier des peintres; rechercher les sociétés élégantes, celle des femmes surtout, la conversation des poëtes et des artistes; combattre «vigoureusement à cheval, nous dit Léonard Arétin, à la bataille de Campaldino, dans les rangs des guelfes, ses amis et ses proches; se signaler au siége de Caprona; participer activement aux affaires de la commune; s’acquitter avec honneur d’importantes ambassades; exercer les fonctions de Prieur de la république: poëte, soldat, citoyen, ami, amant passionné, homme enfin dans le sens le plus élevé et le plus complet du mot, dans le sens qu’y attachait le poëte antique.
Mais s’il nous importe assez peu de connaître avec détail, selon un ordre chronologique, d’ailleurs très-contesté, les faits dont se compose la carrière extérieure de Dante, il convient de nous arrêter à l’événement qui imprime à l’ensemble de sa vie un caractère religieux; à ce profond et douloureux ébranlement de son âme d’où devait sortir un jour la Comédie, que ses contemporains, et après eux la postérité, ont déclaré divine: il nous faut rappeler la mort de Béatrice.
Dante avait alors vingt-cinq ans. Il rentrait dans Florence, après la victoire de Campaldino, où il avait eu tour à tour, et selon les hasards de la journée, c’est lui-même qui l’écrit avec une simplicité antique, «beaucoup de peur et beaucoup d’allégresse.» Il allait déposer ses armes heureuses dans le temple de Saint-Jean, lorsqu’il apprit inopinément la mort de Béatrice Portinari.
ÉLIE.
Mais, si j’ai bonne mémoire, Béatrice ne portait plus alors le nom de Portinari, que vous lui donnez. La Béatrice de Dante, tout comme la Laure de Pétrarque, était mariée; et, si elle n’avait pas onze enfants comme l’angélique marquise de Sades, c’est uniquement parce que le temps avait manqué.
DIOTIME.
Le mariage de Béatrice avec un gentilhomme de la maison de Bardi est un de ces faits sur lesquels les commentateurs ont longuement disputé. Il ne paraît plus douteux aujourd’hui qu’elle fut mariée, vers l’âge de vingt-un ans, au chevalier Simon de Bardi. Quoi qu’il en soit, Béatrice était frappée dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, le 9 juin 1290. Ce coup terrible jette notre poëte à la solitude. Il fuit toute compagnie, il s’absorbe dans sa douleur. Chose grave, dans cette ville des élégances attiques, Dante néglige tout soin de sa personne; il demeure inculte de corps et d’esprit. Son ami Guido lui en fait de tendres reproches.
«Que de fois, lui dit-il dans un sonnet charmant, je viens vers toi dans la journée, et toujours je te trouve dans une attitude abattue; et je déplore ces grâces de ton esprit, ces grands talents qui te sont ôtés.» Les exhortations d’un tel ami et aussi cette forte vitalité qui est propre au véritable génie arrachent Dante à son accablement; il ouvre son esprit à la consolation. Comme plus tard Élisabeth d’Angleterre, blessée dans ses royales espérances par l’abjuration du Béarnais, il lit Boëce. Il étudie le traité de Cicéron sur l’Amitié; il cherche à pénétrer le sens difficile des auteurs latins. Il assiste dans les cloîtres à des discussions théologiques. Il trace sur ses tablettes de belles figures d’anges. Sa douleur s’attendrit, son intelligence se ranime. Il commence, dit-il, «à entrevoir beaucoup de choses.» Enfin, une vision extraordinaire achève de le relever. La grande consolatrice lui apparaît sous les traits de celle qu’il a aimée. «La fille très-belle et très-sage de l’empereur de l’univers, nous dit-il dans le langage hyperbolique du temps, celle à qui Pythagore a donné le nom de Philosophie,» vient à lui et l’exhorte. À peu de temps de là, sous son inspiration, il met la main à cet écrit mystique qu’il a intitulé la Vie nouvelle. Il l’écrit tout d’un trait et le termine en annonçant la résolution «de ne plus rien dire de cette bienheureuse (Béatrice), jusqu’à ce qu’il en puisse parler d’une manière plus digne d’elle.» Il confie à ceux qui le liront l’espérance de dire d’elle, un jour, «ce qui n’a jamais été dit d’aucune femme.»
Remarquez, Viviane, ce travail latent, ce progrès de la consolation dans les grandes âmes. Elle commence à naître quand, du sein de l’accablement, de la prostration de toutes les facultés, se produit un vague besoin de laisser couler les larmes, de donner une issue, quelle qu’elle soit, au désespoir. À ce besoin correspond d’ordinaire une circonstance fortuite, une voix du dehors qui nous rappelle à nous-mêmes, un ami, un Guido Cavalcanti qui nous tend la main. L’âme alors se soulève un peu et regarde autour d’elle. Elle cherche dans les douleurs semblables à la sienne un écho sympathique. Elle généralise sa souffrance, et, d’un état personnel, d’une misère en quelque sorte égoïste, elle passe à la considération de la parité des misères humaines. C’est là un grand progrès dans la consolation, parce qu’il élève la tristesse sur les hauteurs de la philosophie. C’est ce progrès que fit Dante en lisant le livre de Boëce. De la méditation des pensées d’autrui, de l’impression reçue, de ce que j’appellerai la consolation passive, qui vient à nous du dehors, par la voix de nos amis, de nos proches dans la vie spirituelle; de ce premier degré d’acceptation philosophique de la douleur, où s’arrêtent la plupart des hommes, les plus doués s’élèvent encore à une région supérieure. Ils se sentent pleins d’un grand désir de confesser leur douleur. Ils veulent que son objet soit connu, aimé, admiré de tous; ils le veulent exalté dans la mémoire des hommes. C’est l’éveil de la faculté créatrice; c’est la consolation suprême du génie. C’est, chez Dante, la Vita Nuova et la Commedia; chez Gœthe, Werther et Faust.
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