Full Text - Section 82

Mais la pointe de Saint-Quai?…​ les courants?

ÉVODOS.

Fiez-vous à moi. Nous autres Hellènes, ne sommes-nous pas toujours les compagnons d’Ulysse? Fiez-vous surtout à Floury. Lui et ses hommes, ils rameront, s’il le faut, vigoureusement.

Comme on en était là, Élie et Marcel venaient avertir que tout était prêt. Ce fut à leur tour de s’étonner. Les premières effusions passées, la compagnie convint de se partager: Élie et Marcel retourneraient par terre à Portrieux; le bateau du pilote y ramènerait Viviane et Diotime, à la garde d’Évodos.

L’entretien, comme on peut croire, ne languit pas, au doux rhythme de la barque, pendant la traversée. Toute une année d’absence où tant de choses avaient agité, inquiété, passionné les esprits! Que de souvenirs, que d’espérances, que de projets à échanger entre deux jeunes cœurs épris d’un même amour et confiants tous deux dans une grande et maternelle amitié!

Quoi qu’en eût dit Floury, le vent du nord-ouest ne se levait pas. On nageait avec lenteur. Peu à peu le bruissement monotone des flots et le magnétisme des clartés lunaires assoupirent Diotime. Elle fit de beaux rêves. Elle vit passer dans les nuées, les ombres heureuses de ceux qu’elle avait perdus; elle entendit au loin des chants de liberté. Elle vit s’élever, dans les vapeurs du crépuscule, un beau temple en marbre; et quand, aux premiers rayons du jour, les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes, elle aperçut au fond la statue d’ivoire et d’or de la divine Béatrice.

Cependant, peu à peu, le souffle du matin se faisait sentir; il agitait en se jouant, il soulevait à demi sur les paupières de Diotime le voile des songes. Alors se dessinèrent à ses yeux, sur le fond transparent des clartés de l’aube, deux figures d’une jeunesse et d’une beauté parfaites, assises à ses côtés, vis-à-vis l’une de l’autre, dans un maintien plein de grâce et de noblesse. Diotime distingua deux mains qui se cherchaient, deux anneaux échangés. Elle entendit deux voix mélodieuses que la brise emportait en se jouant sur les flots et qui semblaient accompagnées de la cithare antique. Diotime prêta l’oreille. Les deux voix dialoguaient ainsi:

--Les hasards de ma vie ne t’effrayent point?

--Moi-même je ceindrai ton bras du glaive, en priant les dieux pour ta patrie.

--Ma patrie est pour toi la terre étrangère.

--Quelle femme, quelle barbare se sentirait étrangère dans la cité de la vierge Athéné, sur la terre où l’on adore la douce Panagia?

--Ma destinée est obscure. Je ne connaîtrai de longtemps ni repos ni foyer.

--Que serait le foyer sans l’honneur! que serait le repos sans la liberté!

--Tu n’entends pas les mots de la langue que parlent les miens.

--La langue flexible et sonore que parlent les fils d’Homère, j’ai voulu l’apprendre; écoute:

[Grec: O misenmos eigchi chachi to eche gia psarmachi Kai to chalon aon gobisma olo psilia a agapa.]

À ce moment la barque entrait dans le port; elle amarrait au pied de la jetée. Le bruit que fit la chaîne en retombant sur la pierre tira de son rêve Diotime.

À demi sommeillant, appuyée au bras d’Évodos, elle montait encore l’escalier de granit, quand Viviane, déjà loin, suivie du lévrier, comme la Diane chasseresse au pied virginal, s’avançait vers le seuil où les attendait Élie, seul et pensif dans sa tristesse bretonne.

FIN.

End of 's Dante et Goethe : dialogues, by Daniel Stern


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