Full Text - Section 81

VIVIANE.

Mais cela ne paraît pas croyable.

DIOTIME.

Ce qui est presque incroyable aussi, c’est la diversité, l’opposition des jugements qui ont été portés sur Faust comme sur la Comédie.

Ces deux œuvres grandioses et profondes ayant eu besoin dès leur apparition de commentateurs et d’interprètes, elles sont devenues aussitôt le sujet de querelles passionnées. L’une comme l’autre elles attirent et repoussent, captivent et irritent les imaginations. Dante, nous l’avons vu, est déjà pour ses contemporains, et de plus en plus dans la suite des générations, tour à tour orthodoxe et hérétique, guelfe et gibelin, voué à l’anathème et à l’apothéose. En butte aux fureurs ou aux dédains des inquisitions ou des académies, traité d’impie par les uns, de barbare par les autres, Dante traverse de longues éclipses de gloire. Lui qui passionnera des esprits tels que Buonarroti, Galilée, lui qu’on a proclamé égal, supérieur à Virgile et à Homère, il sera rejeté dans l’ombre de Pétrarque, de Tasse, et, ce n’est pas assez, de Marini, de Métastase. Comme il a été, de son vivant, exilé par un aveugle esprit de faction, trois siècles après sa mort il sera banni de la compagnie et de la gloire des grands hommes. Au commencement de ce siècle, selon Alfieri qui avait appris de mémoire toute la Comédie, on n’aurait pas trouvé dans toute l’Italie trente personnes ayant lu Dante.--Gœthe, de son vivant et encore à cette heure, pour les esprits étonnés, est tantôt le plus religieux des poëtes, et, dans les matières d’État, le plus républicain des utopistes, tantôt le plus endurci des païens, des athées; un «mauvais génie» (Lacordaire l’écrivait hier encore); un courtisan, un esprit rétrograde, timide et servile. Aujourd’hui cependant l’opinion semble s’établir définitivement selon la justice. Les éditeurs, les traducteurs, les commentateurs intelligents et aimants se multiplient en même temps pour Dante et pour Gœthe. Tous deux ensemble ils s’emparent, sans violence et par la seule force des choses, de nos imaginations. Ils sont présents à l’esprit de quiconque est capable de sérieuses pensées. Pour tout Italien comme pour tout Allemand, la Comédie et Faust sont devenus le Livre par excellence, une sorte de Bible à la fois familière et mystérieuse, d’où l’on tire pour toutes les occasions de la vie, pour toutes les dispositions de l’âme, des sentences, des axiomes et des similitudes. Bien plus, voici que presque à la même heure une réparation glorieuse se fait. Un moment distraite, trompée, ingrate, l’âme de la patrie allemande se retrouve, se reconnaît enfin, elle salue sa propre grandeur, elle sent sa puissante, son indestructible personnalité dans l’œuvre et dans le nom de Wolfgang Gœthe.

Et toi, noble Allighieri, maître, guide, «plus que père!» toi qui bénissais le pain amer de l’exilé, toi qui montais avec lui, en soutenant ses pas chancelants, le dur escalier d’autrui, toi qui recevais dans tes bras, pour l’emporter dans ton ciel, le martyr sanglant de la liberté, maintenant ramené sur les bords de ton beau fleuve Arno, au doux bercail d’où sont à jamais chassés les loups rapaces, que de repentirs à tes pieds, que de lauriers à ton front, et combien inséparables désormais dans l’âme italienne ta gloire et la gloire de la patrie!…​

Les derniers accents de Diotime se perdirent dans le silence. La nuit était venue. Un grand recueillement descendait sur la campagne. Tout à coup l’on entendit résonner au loin de longues notes vibrantes et douces qui semblaient s’appeler et se répondre à travers l’espace. C’étaient deux cors de chasse qui se renvoyaient l’un à l’autre le refrain mélancolique aimé de la Bretagne:

Ma sœur, qu’ils étaient beaux ces jours De France! O mon pays, sois mes amours Toujours.

Ce fut le signal du départ. On avait oublié les heures rapides et la distance. La lune était déjà très-haut à l’horizon. Pendant qu’Élie et Marcel s’occupaient aux préparatifs du retour, Diotime et Viviane allaient et venaient sur la plage qui se rétrécissait à vue d’œil, et se repliait dans les ombres du granit, au murmure montant des flots. Des nuées de goëlands, de pétrels et d’autres oiseaux aquatiques volaient vers la terre, cherchant pour les heures nocturnes leur abri dans les grottes de stalactites qui s’ouvrent aux flancs du rocher. Ramenée par la marée en vue des côtes, la flottille de pêche se rassemblait et courbait sa noire voiture sur la surface argentée de l’Océan.

Depuis quelques instants, Diotime suivait avec une attention inquiète le mouvement d’une barque qui gouvernait presque en droite ligne vers la langue de sable où elle se trouvait avec son amie.

--C’est l’heure des contrebandiers, dit Viviane, répondant ainsi à la question que se faisait tout bas Diotime.

L’embarcation avançait toujours. Bientôt on put distinguer qu’elle était montée par trois hommes. Un quatrième, de grande taille et qui paraissait armé, se tenait debout près du foc.

--Je ne me trompe pas, c’est la barque de Floury, s’écria Diotime.

--Que viendrait-elle faire ici, à cette heure? dit Viviane.

Sans répondre, Diotime se dirigeait vivement vers la pointe où le pilote allait atterrir. Je ne sais quel pressentiment hâtait son pas. Quelqu’un venait, en effet, à sa rencontre.

Avant que la barque eût touché terre, l’inconnu qu’on y voyait debout, à l’avant, et qui ne ramait point, s’élançait.

--Évodos!…​

À ce nom qu’elle entendit avant d’avoir rien vu, Viviane, comme frappée d’immobilité, s’arrêta soudain. Le jeune homme vola vers elle. Il la reçut dans ses bras, tremblante et muette.

Après les premiers étonnements du revoir:

--Mais enfin, reprit Diotime, comment donc, quand on vous croit dans les mers d’Ionie, abordez vous au cap Plouha?

--C’est bien simple. Vous savez que je ne m’appartiens pas. Ceux qui me commandent m’envoient à Paris; m’y voici d’un trait. La personne à qui l’on m’adresse n’y est point encore; on ne l’attend que dans vingt-quatre heures. Ces vingt-quatre heures sont miennes. J’arrive à Portrieux; vous en êtes partie le matin. La barque du pilote va prendre la mer; je demande à Floury de se louer à moi pour la soirée; il y consent. Nous mettons le cap sur Plouha. En voyant cette belle mer tranquille refléter, comme un miroir d’acier, le doux visage de Phœbé qui lui sourit, je m’enchante. Je me persuade que vous vous laisserez charmer comme moi par la magie des cieux et des eaux et que nous reviendrons ensemble, guidés par mon étoile…​ Le voyez-vous là-haut, mon beau Sirius, justement sur la pointe du cap Fréhel!…​ Il faut que vous donniez raison à ma joie, Diotime, vous qui êtes aussi l’astre propice; il faut que, par cette nuit lumineuse comme les nuits de ma patrie, tous trois nous naviguions en plein espoir et en plein contentement sur votre océan breton!

À cette proposition inattendue, Viviane consentait d’un joyeux silence; mais Diotime avait des objections. Le vent était contraire…​

ÉVODOS.

Le voici qui tombe. Et d’ailleurs, en venant, Floury qui se connaît à vos nuages y a vu qu’entre huit et neuf heures la brise soufflerait nord-ouest. En moins d’une heure et demie, il en donne sa parole, nous serons rentrés au port.

DIOTIME.


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