Full Text - Section 80

Si j’avais le droit de parler comme Faust, je vous dirais, Viviane, l’admiration n’est rien, l’amour est tout.

VIVIANE.

Admiration, respect, amour et quelque chose encore par delà à quoi je ne trouve pas de nom, qu’est-ce que nous ne vous donnons pas, Diotime, et du plus profond de nos cœurs!

ÉLIE.

Combien vous seriez bonne si, avant de quitter nos deux poëtes, vous rappeliez en quelques mots, afin de nous les graver mieux dans la mémoire, les principaux traits par qui vous nous les avez montrés semblables!

DIOTIME.

Je vais essayer.--Nous avons reconnu d’abord, ce me semble, que la Divine Comédie et Faust sont deux œuvres profondément religieuses. Dans chacun de ces poëmes, qui ont été pour Dante comme pour Gœthe l’œuvre de toute la vie, l’un et l’autre ils ont voulu enseigner aux hommes la vérité divine dont chaque science humaine est un rayon, la doctrine du salut. Sous le voile du symbole et dans une action légendaire, ils ont intéressé l’esprit humain au mystère de sa propre destinée, temporelle et éternelle. Ils se sont faits apôtres et confesseurs d’une foi religieuse, morale et politique, où nous avons admiré l’expression la plus haute du problème de la vie en Dieu. Tous deux, par l’union intime de la science et de la poésie, de la raison et de la foi, ils ont essayé de rétablir l’harmonie primitive de l’âme humaine dans ses rapports avec l’âme du monde; ils ont cherché, dans les régions de l’infini, la conciliation des discordances et des contradictions de l’existence finie. Tous deux enfin ils ont tenté d’édifier une république, une cité idéale, où régneraient ensemble la liberté et la loi, la nature et l’esprit; où la contemplation et l’action, la science et l’amour, se prêtant une force mutuelle, donneraient dès ici-bas à l’homme le pressentiment joyeux et l’image de la cité céleste. Dante et Gœthe ont suivi une marche inverse en ceci, que le premier, partant de la vie active, s’élève peu à peu à la vie contemplative, tandis que le second, au contraire, s’arrachant à la contemplation, entre de plus en plus dans la vie d’action. Mais pour tous deux le terme suprême est cette cité céleste où la vie recommencera plus puissante, où l’homme, actif et contemplatif, renaîtra plus parfait, plus semblable à Dieu.

Nous sommes tombés d’accord aussi, n’est-il pas vrai? que Dante et Gœthe sont restés, dans l’exécution d’un plan grandiose qui n’allait à rien de moins qu’à l’exposition d’une philosophie générale de l’univers et de la destinée humaine, singulièrement personnels, originaux, subjectifs, comme on dirait aujourd’hui; tirant, à la façon d’Homère et des prophètes bibliques, de la réalité la plus familière et de leur expérience propre, les motifs, les figures, les réflexions, toute la matière et tout le tissu de leur ouvrage; et cela de telle façon qu’ils ont fait tous deux une œuvre incomparable, d’un genre impossible à classer, et qui demeure unique.

ÉLIE.

Lequel de ces deux poëtes vous semble avoir le plus approché d’Homère?

DIOTIME.

Ils possèdent tous deux, à un degré égal, la puissance homérique par excellence, la faculté de penser par image, de voir, en quelque sorte, ce qu’ils pensent: Dante, qui n’a connu Homère que de nom, est de sa filiation très-directe; il est son petit-fils par Virgile.

ÉLIE.

Et Gœthe?

DIOTIME.

Peut-être y a-t-il pour Gœthe alliance plutôt que filiation. Je me persuade que la légende germanique, si elle gardait sa force créatrice, pourrait bien, un jour à venir, dans quelque île du Rhin (Nonnenwerth ou Grafenwerth, je suppose), célébrer les noces épiques de celui que l’Allemagne appelait l’Olympien, avec la fille de Léda, la blonde et divine Hélène!…​

Mais reprenons notre parallèle. En regardant dans le miroir magique où Gœthe et Dante ont reflété leur propre image, nous avons été étonnés de voir jusqu’à quel point cette image se trouvait être la reproduction héroïque et satirique tout à la fois du caractère et de la physionomie de leur race, de leur peuple et de leur siècle. Ce n’est pas tout. Jusque dans les détails, nous avons fait des rencontres surprenantes. Nous avons entendu de ces grands cris d’entrailles, de ces soupirs, de ces accents brisés et profonds, de ces mots d’une candeur sublime que l’art ne saurait feindre, où se révèlent, sans qu’il soit possible de s’y tromper, des âmes de même trempe et de même timbre.

Dans le langage qu’ils ont parlé avec tant d’amour, et en maîtres tous deux; dans cette italien de Florence, si personnel ensemble et si national, où Dante fondait tous les dialectes de l’Italie dont il rêvait et sentait instinctivement déjà l’unité future; dans ce haut allemand, de vraie souche populaire, auquel Gœthe a su imprimer à la fois le sceau de son génie propre et la perfection classique, nous avons senti une puissance, une liberté de création égale, avec l’autorité suprême qui fixe à jamais la règle et la beauté.

Chose étrange, et qui les rapproche encore! Dante et Gœthe, dans cette admirable formation d’une langue et d’une œuvre nationales, ont suivi exactement même fortune. Il leur a fallu à tous deux s’arracher à l’habitude des idiomes étrangers. Avec tous ses contemporains, Dante, vous vous le rappelez, écrit d’abord en latin; il subit très-longtemps le charme de la poésie provençale et l’autorité établie de la langue française. Gœthe, contrarié aussi dans l’essor de sa verve, empêché dans les provincialismes bourgeois d’un allemand corrompu, façonné avec sa génération au joug des littératures étrangères, subissant l’ascendant de nos grands écrivains du XVIe et du XVIIIe siècles, commence de rimer en français et en anglais; il ne revient pas sans quelque effort à la pente naturelle, à la saveur germanique de sa pensée et de sa parole.

Ainsi donc, pour tout résumer: caractère religieux, pensée philosophique, sentiment de l’idéal, largeur du plan, merveilleux du sujet tiré également de la légende chrétienne, savoir encyclopédique, spontanéité, beauté du langage, inspiration personnelle et populaire tout ensemble, la Divine Comédie et Faust offrent à nos admirations les mêmes grandeurs. Dans une métamorphose poétique d’une incroyable puissance, Dante élève les conceptions variées du polythéisme latin à l’unité d’un catholicisme grandiose. À son tour, plus hardi encore et doué d’une vertu poétique qui s’est nourrie du savoir accru de cinq siècles, Gœthe accorde, en les transformant, dans la vaste harmonie du panthéisme moderne, les dieux de la Rome antique avec le Dieu supérieur, de la Rome chrétienne.

Sans m’arrêter aux ressemblances dans les détails, dans les images, dans les expressions même de nos deux poëtes (à cette rencontre singulière, par exemple, des noms de Béatrice et de Faust, qui tous deux signifient heureux), sans insister sur des inspirations très-semblables qu’ils puisent, l’un dans le sentiment pythagoricien, l’autre dans le sentiment spinosiste de la vie, j’ajoute que les vicissitudes subies et les influences exercées par le génie de Dante et de Gœthe présentent des analogies non moins remarquables. Aucun poëte, je crois, n’a passé, comme ils l’ont fait, par des alternatives aussi contrastées d’éclat et d’oubli, de méconnaissance et d’adoration.

MARCEL.

Je croyais que Gœthe n’avait jamais été ni contesté ni méconnu. Encore tout dernièrement, je lisais, dans un Entretien de Lamartine, que la vie de Gœthe avait été un règne.

DIOTIME.

Un règne fort traversé de rébellions, Marcel, et auquel certaines humiliations même ne furent point épargnées. À son retour d’Italie, Gœthe nous dit que l’Allemagne l’avait oublié, «ne voulait plus entendre parler de lui:» il se plaint que la critique traite ses œuvres «avec la dernière barbarie.» On tente, à force d’ironie et de dédain, de déconcerter à la fois son génie et sa bonté. On s’attaque, avec un acharnement presque sans exemple, à ses livres et à sa personne. Objet du haine à la fois pour les partis les plus contraires, pour les violents de toutes les opinions, piétistes ou jacobins, romantiques ou pédants; insupportable au faux goût et à la fausse morale, Gœthe est calomnié dans son caractère, dans son talent, et jusque dans les plus nobles affections de son grand cœur. En le représentant comme un indifférent, un égoïste, un rimeur bourgeois, matérialiste et réaliste, on parvient à éloigner de lui la jeunesse et à obscurcir son nom. On annonce que, avant dix années, il sera rentré dans le néant. On exalte au-dessus de lui non-seulement Schiller, mais la tourbe des auteurs infimes; on le déclare frappé d’impuissance. Les éditeurs refusent d’imprimer ses manuscrits; ses envieux le harcèlent de telle sorte et ses amis le défendent si faiblement, qu’il se sent comme exilé, seul, absolument seul dans son pays, et qu’il est tout près de renoncer à l’art et à la poésie!


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