Full Text - Section 78

Mais voici que nous approchons du dénoûment. Faust est à l’œuvre. Le cinquième acte nous le montre sur la terrasse du son palais, tout occupé à l’exécution de ses desseins. Il contemple d’un œil charmé les merveilles qu’il a créées déjà: les digues, les canaux, le port immense où, des extrémités du monde, entrent les navires superbes, chargés de riches cargaisons; les sillons, les pâturages où paissent de nombreux troupeaux, tout ce mouvement de l’agriculture, du commerce et de l’industrie, dont il est l’initiateur, et qui donne à tout un peuple l’abondance et la joie. Cependant l’excès de son ardeur à la poursuite du bien lui devient, ici encore, occasion de chute. Quelques paroles impatientes donnent prise à Méphistophélès qui s’est fait pirate (la piraterie est pour notre poëte la parodie du commerce). Une cabane habitée par deux vieillards, une petite chapelle bâtie sur la dune, gênent l’œil du maître (le bruit des cloches importune Faust comme il importunait Gœthe lui-même); le démon y souffle l’incendie.

MARCEL.

Mais voilà qui est fort vilain!

DIOTIME.

Faust pense comme vous, Marcel. En voyant s’élever les flammes, en entendant l’écroulement où périssent les pauvres vieillards, il maudit l’action brutale. Bien qu’elle ait été commise à son insu, car il voulait «l’échange et non la spoliation,» il en subit la peine. Le Souci entre dans sa demeure. Son œil se ferme à la clarté du jour.--Chose admirable, et qui montre dans toute sa grandeur la beauté morale du héros de Gœthe, Faust frappé de cécité n’a pas une plainte; il n’accuse ni la Providence ni le Destin. Soudain enveloppé de ténèbres, «la nuit du dehors semble vouloir pénétrer en moi, dit-il avec calme; mais c’est en vain, une pleine lumière éclaire mon âme;» et il ne se détourne pas un moment de son œuvre.

ÉLIE.

Ce moment où Faust, en perdant la vue des sens, sent se fortifier en lui le regard de l’âme, m’a singulièrement ému quand j’ai lu pour la première fois la tragédie de Gœthe. Ne trouvez-vous pas qu’il rappelle le passage des Confessions où saint Augustin, méditant sur les plaisirs de la vue, s’écrie tout d’un coup, dans un élan lyrique admirable: «O lumière que voyait Tobie, lorsqu’étant aveugle des yeux du corps, il enseignait à son fils le véritable chemin de la vie! O lumière que voyait Jacob…​»

DIOTIME.

Vous avez raison. Le sentiment qui inspire nos deux auteurs, nos deux poëtes, car saint Augustin est un grand poëte, est le même. Faust aveugle exhorte les travailleurs; il promet des récompenses; il est plus heureux qu’il ne l’a jamais été, dans le pressentiment de ce qui s’accomplira un jour après lui; il tressaille à l’image de ce paradis terrestre qu’il aura tiré du chaos. C’est le beau sentiment moderne du progrès, c’est l’expression d’un amour désintéressé des générations à venir, qui fait dès ici-bas, au juste, une béatitude que l’homme de l’antiquité n’a pas connue et que l’Église chrétienne n’a fait qu’entrevoir. Faust n’a jamais joui d’aucune réalité présente. Il est incapable d’une satisfaction limitée à sa personne. Il conçoit pour l’humanité un avenir idéal; il s’efforce d’en hâter la venue; il la sent proche; c’est là toute sa félicité et c’est aussi la fin de son épreuve. Au moment où il se déclare satisfait, au moment où il a conscience que pour avoir seulement conçu, souhaité, cherché le bien, fût-ce même en de fausses voies, préparé un état meilleur pour des hommes qui naîtront plus libres et plus heureux qu’il ne l’a été lui-même, le droit à l’immortalité lui est acquis, le but de sa destinée en ce monde est atteint. Faust a parcouru toutes les phases de l’activité humaine. Il a touché les deux pôles de l’existence terrestre.

«Tout est consommé.» Alles ist vollbracht. Faust tombe dans un évanouissement profond dont il ne se relèvera plus. Il expire. La lutte entre le bien et le mal cesse avec les battements de son cœur.

La partie qui se jouait entre Dieu et le diable est terminée. Qui demeure victorieux? À qui va-t-elle appartenir, cette âme superbe qui a voulu connaître et aimer tout ce qu’il est possible à l’homme de connaître et d’aimer ici-bas? C’est le sujet d’un combat entre les démons et les anges.

Ce combat sur les bords de la fosse, autour du corps étendu de Faust, est assurément l’invention la plus surprenante de tout le poëme et aussi la plus personnelle à Gœthe. Notre poëte se surpasse lui-même dans le monologue inouï où Méphistophélès, en vertu de son titre juridique, guette, à la sortie du corps, cette grande âme de Faust dont il se croit désormais le possesseur légitime. Par la bouche du démon, Gœthe décrit, avec une clarté d’expression que la prose la plus parfaite atteint rarement, avec une précision scientifique extraordinaire, et comme il a fait du beau phénomène de la métamorphose des plantes, le phénomène répulsif à nos organes de la dissolution du corps humain. S’inspirant des plus récentes découvertes de la physiologie, de la chimie organique (des recherches de Sœmmerring sur le siége de l’âme, je suppose, et des observations de Hensing qui attribuait au phosphore une part principale dans la production de la pensée), Gœthe raille les représentations grossières que l’ignorance du moyen âge se faisait de la manière dont l’âme quittait le corps. C’était chose très-simple, dit Méphistophélès; elle n’avait qu’une issue pour s’échapper; elle sortait par la bouche avec le dernier soupir. Papillon, oiseau, figure ailée, je la guettais comme le chat guette la souris et je l’emportais dans mes griffes. Aujourd’hui c’est bien différent; l’âme hésite à quitter sa morne demeure; on ne sait plus ni quand, ni comment, ni par où elle s’en va. On ne sait plus même si elle s’en va.

À ces considérations de l’ordre physique, Méphistophélès ajoute des réflexions morales d’un sens profond. Autrefois, dit-il, l’âme pouvait difficilement échapper aux flammes; mais à cette heure que de moyens pour elle de tromper le diable! Et, dans ses perplexités, Méphistophélès appelle à son aide toute l’engeance des diables inférieurs qui obéissent à son commandement. On voit apparaître, dans le fond de la scène, la gueule d’enfer.

MARCEL.

La gueule d’enfer!

DIOTIME.

La vraie gueule d’enfer de la légende. Gœthe la décrit d’un pinceau dantesque. Il nous fait voir tout au fond la cité infernale.

Dem Gewœlb des Schlundes Entquillt der Feuerstrom in Wuth; Und in dem Siedequalm des Hintergrundes Seh' ich die Flammenstadt in ew’ger Gluth.

Des profondeurs du gouffre Se précipite, en fureur, le fleuve de feu; Et plus loin, par delà le bouillonnement, J’aperçois, dans son éternelle ardeur, la cité des flammes.

On a dit qu’en faisant cette peinture Gœthe avait certainement pensé à la cité de Dité dans l’Enfer de Dante.

MARCEL.

Est-ce que votre poëte germanique faisait cas du poëte toscan?

DIOTIME.

Il le nomme avec les plus grands, avec Homère, Eschyle, Shakespeare. Il admirait la tête puissante de Dante et l’œuvre puissante qu’elle avait conçue; mais, bien que, à chaque pas, dans son Faust, on trouve des pensées, des images et jusqu’à des mots qui semblent accuser la préoccupation des Cantiques, je ne vois nulle part un jugement complet de Gœthe sur Dante, et je dois même avouer qu’il qualifie en un endroit, avec une délicatesse de goût par trop raffinée, le grandiose de la Comédie, de grandiose barbare, monstrueux et répulsif. Mais je reviens à nos démons. Dans le même temps qu’ils accourent à la voix de Méphistophélès, un chœur d’anges est descendu des nuées, la bataille commence. Ce combat des bons et des mauvais esprits, ce sujet si souvent représenté par les artistes du moyen âge, est traité aussi par l’Allighieri avec une naïveté adorable. L’ange de Dieu et celui de l’enfer se disputent l’âme du comte de Montefeltro, sauvé pour une «toute petite larme» de repentir qu’il a versée en mourant.

L’angel di Dio mi prese; e quel d’inferno Gridava: tu dal ciel, perchè mi privi? Tu te ne porti di costui l’eterno Per una lagrimetta ch' I mi toglie.


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