Full Text - Section 77

VIVIANE.

Je ne l’y ai jamais rencontré.

ÉLIE.

Vous étiez alors en Allemagne.

VIVIANE.

Vous aviez connu Manin en Italie, Diotime?

DIOTIME.

J’avais été en rapport avec plusieurs de ses amis pendant mon séjour à Venise; mais c’est à Paris seulement, quand il y vint exilé, que je nouai avec lui des relations personnelles.

VIVIANE.

Que j’aurais voulu le voir!

DIOTIME.

Je ne pourrais même plus vous faire voir, à cette heure, la place qu’il occupait à mon foyer, la place où tant de fois, dans de longues veilles, nous l’écoutions parler de Dante et de sa pauvre Italie…​ Cette maison qui m’était si chère et qui concentrait des bonheurs dispersés aujourd’hui à tous les vents de la fortune et de la mort, j’en chercherais en vain la trace. Elle n’existe plus que dans mon souvenir. Elle a été rasée par le zèle des embellisseurs de Paris; ils ont fait passer sur le coin de terre où elle s’isolait dans l’ombre et la fraîcheur d’un bouquet d’arbres, la ligne droite et implacable d’un bruyant et poussiéreux boulevard.

ÉLIE

Combien vous devez la regretter, votre charmante maison rose, avec sa vigne vierge et son bel acacia pleureur, avec ses médaillons, ses grandes tapisseries flamandes, avec son jardin d’hiver qu’égayait la fleur d’or des mimosas du Nil!

MARCEL.

La maison rose, dites-vous? quel nom singulier!

ÉLIE.

On l’appelait ainsi, cette maison qui ne ressemblait à aucune autre, à cause du ton de brique pale d’une partie de sa façade; à cause aussi, je crois, des floraisons de rosiers qui, à chaque saison, lui faisaient une riante ceinture.

DIOTIME.

Je me rappellerai toujours la première visite que m’y fit Manin. Il s’était fait annoncer. Je l’attendais avec une sorte d’inquiétude, me demandant si j’oserais ou non lui dire jusqu’à quel point sa patrie m’était chère et combien je ressentais pour lui de respect et d’admiration. Avertie qu’il était là, je descendis au salon où on l’avait introduit. Comme la portière en tapisserie ne fit, en s’entr’ouvrant, aucun bruit, Manin ne me vit pas entrer; je restai quelque temps sans rien dire; il était là, debout, absorbé, visiblement ému, lui aussi, les yeux fixés sur un buste en marbre, ouvrage du statuaire florentin Bartolini.

Après que nous eûmes échangé un long serrement de main:

--«Quelle beauté! s’écria-t-il, en interrompant l’entretien avant presque qu’il eût commencé; et quelle autre qu’une main italienne aurait fait vivre ainsi ce marbre italien!» Et moi, étonnée, muette, je regardais tour à tour, croyant rêver, le front calme et pensif de la figure de marbre et l’œil sombre du proscrit d’où jaillissait l’étincelle!…​ Quand il eut quitté ma maison, il me sembla qu’elle était à jamais consacrée. J’aurais voulu, comme le noble castillan visité par son roi, entourer d’une chaîne d’or mon humble demeure.

Mais revenons à Faust.--La bataille que livre l’empereur d’Allemagne à son compétiteur, la victoire qu’il remporte à l’aide des artifices de Méphistophélès, procure à Faust la souveraineté qu’il a souhaitée. Dans les scènes où le monarque victorieux partage les terres conquises, l’archevêque, qui veut accaparer la meilleure part du butin, domaines, dîmes, corvées, fait de la donation aux églises une condition hypocrite de la rémission des péchés. Il reproche à l’empereur d’avoir fait alliance avec le diable, et jette l’effroi dans son âme. Ici Gœthe a égalé Dante dans la peinture satirique des cupidités de l’Église, et de ces loups rapaces qui revêtent l’habit du pasteur,

In veste di pastor lupi rapaci.

Il s’égaye, d’une ironie toute florentine, à peindre l’avarice insidieuse et insatiable de la sacristie rusée.


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