Full Text - Section 76
Le caractère sacerdotal de Faust, son humanité profonde, ont besoin, pour se manifester entièrement, d’une épreuve, d’une initiation nouvelle. De la vie de contemplation et de spéculation, de la vie amoureuse et poétique, il faut que Faust s’élève à la vie d’action, à la vie bienfaisante et héroïque.
Im anfang war die That. Au commencement était l’action.
C’est ainsi qu’il comprenait, qu’il traduisait, au début de la tragédie, le sens véritable de l’Évangile de saint Jean. Son désir, lorsqu’il voulait hâter par le suicide la fin de sa carrière terrestre, c’était d’entrer plus vite dans une existence supérieure, où il pourrait témoigner, par de nobles actes, que la dignité de l’homme ne le cède pas à la grandeur des dieux.
Hier ist es Zeit durch Thaten zu beweisen Dass Manneswürde nicht der Gœlterhœhe weicht.
Faust n’ignore donc pas que la vocation de l’homme, que son devoir, c’est d’agir. Il sait, comme le noble empereur à qui parlait Minerve, «qu’il n’y a pas dans le ciel un être aussi grand que l’homme qui agit et qui lutte sur la terre.» Mais il sait aussi, il en a fait l’expérience, que l’homme seul ne peut que rêver le bien; pour le réaliser, pour effectuer de grandes choses, il est nécessaire que l’homme s’unisse à l’homme; il faut que, ensemble associés, ils concertent, ils combinent toutes les forces de leur intelligence et de leur volonté pour lutter contre le destin.
Gesellig nur læsst sich Gefahr erproben Wenn einer wirkt, die andern loben.
C’est la parole de Chiron à Faust en lui vantant l’expédition des Argonautes. C’est le sentiment de l’excellence de l’association qui pénètre de part en part le roman de Wilhelm-Meister, et qui dominait toute la conception morale que Gœthe s’était formée du devoir de l’homme ici-bas.
Quand, après la disparition d’Hélène, Faust se retrouve seul, au désert, méditant sur lui-même et sur son passé; quand Méphistophélès vient encore une fois le tenter en lui offrant toutes les richesses, toutes les voluptés d’un Sardanapale, avec la gloire que donnent les poëtes, Faust lui répond: La gloire n’est rien; l’action est tout.
Die That ist alles, nichts der Ruhm.
Il sent en lui les deux grandes forces de l’âme, selon Spinosa: l’intrépidité et la générosité. Il brûle de l’ambition d’une noble entreprise. Il demande au démon la possession de vastes territoires, non pour en jouir, «la jouissance, dit-il, rend médiocre,» mais pour y exercer au profit des hommes un pouvoir créateur.
Le territoire que Faust décrit à Méphistophélès est en proie à la fureur des flots. Ce sont des rivages infertiles, des sables mouvants toujours menacés, d’insalubres marécages. Comme les demi-dieux de la fable, comme les saints héroïques du christianisme primitif, Faust voudrait exercer ces puissantes vertus civilisatrices qui domptent la force aveugle des éléments. Il voudrait repousser, contenir les vagues, dissiper les vapeurs empestées de l’atmosphère, coloniser, établir «sur un sol libre un peuple libre,» pour y vivre avec lui, non dans la sécurité (même à la fin de sa carrière, Faust ne voit jamais le bonheur sous l’image du repos), mais dans une activité héroïque. Faust a abjuré la magie; il ne poursuit plus qu’un but humain par des moyens humains.
MARCEL.
Dieu me pardonne! voilà ce fantastique Faust qui tourne au positif, à l’utile; le voilà qui se fait Hollandais!
DIOTIME.
Je croirais plutôt que notre poëte avait en pensée Venise. On voit dans son voyage d’Italie quelle vive impression avait faite sur son esprit cette cité enchantée, sortie du sein des eaux, si longtemps reine des mers par la hardiesse de ses navigateurs, par l’étendue de son commerce et par la profonde habileté de sa politique. Ce qu’il aimait, ce qu’il admirait surtout dans la républicaine Venise, c’est qu’elle était un monument glorieux de la volonté puissante, «non d’un monarque, mais de tout un peuple.» Il l’honorait, cette république déchue, parce que, disait-il, elle n’avait succombé que sous l’effort des siècles. Il la trouvait majestueuse encore sous son voile de vapeurs, dans le deuil de ses grandeurs évanouies. Il s’attendrissait, il pleurait au chant du gondolier…
ÉLIE.
Je me souviens d’avoir rendu Manin tout heureux un jour que je lui lisais ce passage de Gœthe.
VIVIANE.
Vous avez connu Manin?
ÉLIE.
Sans doute.
VIVIANE.
Et où donc?
ÉLIE.
Je l’ai vu très-souvent chez Diotime.
Looking for comments…
Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.
Looking for comments…
Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.