Full Text - Section 75
Mais cet enlèvement, tenté et manqué, d’Hélène par Faust, comment doit-on l’entendre?
DIOTIME.
Les commentateurs allemands prétendent que Gœthe a voulu nous dire que la passion aveugle, véhémente, ne saurait atteindre dans l’art à la beauté idéale; qu’on ne s’impose pas à elle par violence; qu’elle se donne librement à l’adoration désintéressée. Ils ajoutent que c’était là pour Gœthe un fait d’expérience, le souvenir de ses passionnés mais vains efforts pour devenir un grand peintre. Quoi qu’il en soit, la transition du premier au second acte se fait encore, à la manière dantesque, par le sommeil. Le poëte nous ramène dans le laboratoire de Faust (la chimie, cette science toute moderne, a, dans le poëme de Gœthe, l’importance que Dante donne à la métaphysique dans sa Comédie). Méphistophélès, pendant son évanouissement, l’y a transporté; il l’a jeté tout endormi sur le lit gothique. Dans quelques scènes de haute comédie et remplies d’allusions, Gœthe nous montre le disciple Wagner, devenu à son tour docteur des sciences, occupé à fabriquer dans ses appareils, selon la recette de Paracelse et selon la théorie toute récente que professait un disciple de Schelling, un homuncule. La création de l’homme sera le dernier mot de la science, comme elle est le dernier effort de la nature. Un souffle de Méphistophélès fait éclore dans la fiole la petite créature phosphorescente qui demeure, comme toute création artificielle, isolée, dans son enveloppe de cristal, de la grande vie universelle. Bientôt, à sa lueur vacillante, Faust et Méphistophélès, portés par le manteau magique, se remettent en route à travers les airs; ils s’en vont en Thessalie; le sabbat de la mythologie antique va s’y célébrer. Méphistophélès est curieux de nouer connaissance avec les sorcières païennes. L’homuncule (cette ironie de la science impuissante à suppléer la nature) a des pressentiments qui l’entraînent vers ces régions mystérieuses où il espère prendre vie. Faust s’est éveillé tout en proie au désir de retrouver Hélène; il brûle de mettre le pied sur le sol sacré de la Grèce où elle a vu le jour.
Le sabbat classique auquel Faust se joindra, dans l’espoir d’y apprendre où réside la femme qui possède sa pensée, est assurément de toutes les fantaisies de Gœthe la plus étrange. Il y a représenté aux yeux, il y a caractérisé avec une fierté de dessin et une puissance d’images, dont la Divine Comédie offre seule l’exemple, toutes les figures de la mythologie antique, telles que venait à peine de les reconstituer la symbolique allemande dans les récents travaux des Creuzer, des Heyne, des Jacobi. Il y a mêlé poétiquement la personnification des idées scientifiques les plus modernes.
Dans les champs de Pharsale, sur les rives du Pénéios, au bord des golfes de la mer Égée, sous l’invocation d’Érychto, la plus fameuse entre ces sorcières thessaliennes, si puissantes qu’elles faisaient à leur gré descendre la lune du firmament, le poëte déroule un prestigieux cortége où se succèdent, depuis les monstruosités ténébreuses de l’Égypte, de l’Inde, de la Perse, jusqu’aux délicats symboles des écoles d’Alexandrie et d’Athènes, toutes les créations du génie mythique des peuples anciens; où passent, et se définissent en passant, les systèmes et les idées qui préoccupaient alors Gœthe et son siècle.
Sphinx, Griffons, Lamies, Kabyres, Marses et Psylles, Telchines, Pygmées, Daklyles, Imses et Arimaspes, Phorkyades, Tritons, Dorides et Néréides, Séismos, la personnification du soulèvement des montagnes, Protée, le dieu de la divination, de la science subtile, Anaxagore et Thalès exposent tour à tour en beaux vers la lutte primitive des éléments et la métamorphose ascendante de toutes choses dans l’univers par la lumière et l’amour. Ils défilent sous nos yeux comme dans un rêve dantesque. Nous assistons à la grande fête de la mer. L’apparition de Galathée-Aphrodite sur sa conque triomphale qui n’est pas sans analogie avec le char de Béatrice, l’homuncule qui brise sa fiole de cristal et se répand sur les vagues en lueurs phosphorescentes, célèbrent symboliquement l’union éternelle de l’amour et de la beauté. Le chœur chante le règne d'Éros par qui tout a commencé:
So herrsche denn Eros, der alles begonnen!
Cependant Méphistophélès, bien qu’étonné, se plaît à ce romantisme de l’antiquité légendaire. Il se sent là presque autant chez lui que sur les cimes du Brocken. Mais Faust ne se laisse pas plus distraire à ce sabbat païen qu’il ne l’a fait au sabbat chrétien. De même que Dante, au milieu des visions de l’enfer et du purgatoire, n’a qu’une seule pensée: rejoindre Béatrice, Faust ne songe ici qu’à retrouver Hélène. Wo ist sie? Où est-elle (il ne la nomme même pas, tant il la suppose présente à tous les esprits)? s’écrie-t-il en mettant le pied sur le sol de la Grèce. Où est-elle? c’est le cri de Dante à saint Bernard: Ella ov', è? quand Béatrice disparaît soudain dans la gloire céleste.
C’est là un de ces mots comme en ont seuls trouvé les plus grands poëtes, et dont la simplicité familière fait éclater sans bruit toute l’intensité, toute la flamme du désir humain.
Dans un paysage délicieux où, d’un pinceau digne ensemble de Léonard et du Corrége, Gœthe abrite les amours de ce beau nid de Léda, del bel nido di Leda, que Dante n’a pas craint de rappeler au Paradis, Faust écoute avec ravissement le zéphyr qui courbe les roseaux sur le bain des nymphes amoureuses, et, glissant sur les eaux limpides, le frissonnement des ailes du cygne divin. Songe-t-il? est-il éveillé? Faust ne le saurait dire; et ce tableau voluptueux nous laisse, comme à lui, une sensation indécise, qui tient du souvenir et du rêve. Mais tout à coup le sol retentit sous le pas d’un coursier rapide. C’est le centaure Chiron qui fend la plaine; c’est l’éducateur des héros, habile dans l’art de guérir. À la demande de Faust, et le sentant atteint d’un mal sacré, il le prend sur sa croupe et le porte à la rive opposée. Ensemble ils vont consulter Manto, la fille d’Asclépias, l'aspera Virgo de Virgile, la fondatrice de l’étrusque Mantoue, que Dante a rencontrée en enfer dans le cercle des devins. C’est elle qui conduira Faust au royaume de Perséphone, où jadis elle conduisit Orphée, et où il retrouvera Hélène. L’en ramènera-t-il? L’acte suivant va nous l’apprendre.
Dans ce troisième acte, le plus beau de tous peut-être, Gœthe s’est inspiré, comme pour son Iphigénie, du profond sentiment de la tragédie grecque. Son début rappelle celui des Euménides. Nous sommes au seuil du palais de Ménélas. Le chœur des vierges troyennes, conduites par Panthalis, escorte l’épouse du roi. On craint pour ses jours. Un sacrifice s’apprête. On ignore la victime. Sous le masque de Phorkyas qu’il a emprunté au sabbat classique, et qui personnifie la laideur; Méphistophélès remplit d’épouvante l’âme d’Hélène; il lui persuade de fuir la vengeance d’un époux courroucé. Il l’enlève et la transporte dans les murailles d’un château gothique, où elle est reçue avec de grands honneurs par un noble chevalier germanique, venu avec les siens à la conquête du Péloponèse, et qui fait d’elle aussitôt la souveraine dispensatrice des grâces, l’inspiratrice des actions généreuses. Ce chevalier, vous le devinez, n’est autre que Faust.
MARCEL.
Quelle invention bizarre! et que signifie cette Hélène ravie dans un château gothique?
DIOTIME.
Elle a fort exercé les commentateurs. Selon la critique allemande, Hélène, la beauté pure de l’art antique, échappe à la décadence de la Grèce qui va retomber dans la barbarie, pour venir résider au milieu des nations modernes. De l’union de la beauté païenne avec le sentiment chrétien naîtra dans le monde renouvelé un nouveau génie, le bel Euphorion, l’aspiration inquiète de la pensée moderne vers un idéal plus haut qu’elle n’atteindra pas.
ÉLIE.
N’a-t-on pas dit que cet Euphorion, fils de Faust et d’Hélène, c’était lord Byron?
DIOTIME.
Euphorion, dans la pensée de Gœthe, est le fruit de la réconciliation du monde antique et du monde moderne, du classicisme et du romantisme. Rien n’était plus insupportable à Gœthe que cette lutte des classiques et des romantiques qui passionnait ses contemporains; il les appelait les guelfes et les gibelins du XIXe siècle. Chacun de nous, avait-il coutume de dire, au lieu de tant disputer, devrait s’efforcer d’être ensemble, comme l’a été dans son art le peintre d’Urbino, païen et chrétien. Et c’est pourquoi, à Venise, lorsqu’il écrivait son Iphigénie, il allait méditer devant la sainte Agathe de Raphaël, afin, dit-il, que sa vierge païenne ne prononçât pas une parole qui ne pût être entendue de la vierge chrétienne.
ÉLIE.
Il y a bien quelque chose de ce sentiment dans notre Chateaubriand lorsqu’il compare le passé et le présent à deux statues incomplètes, dont l’une a été retirée toute mutilée du débris des âges, et dont l’autre n’a pas encore reçu sa perfection de l’avenir.
DIOTIME.
Assurément.--En donnant à son Euphorion quelques traits de lord Byron, Gœthe voulait aussi laisser à la postérité le témoignage de son admiration vive pour celui qu’il proclamait «un poëte grandiose, tout à fait inimitable en ses prodigieuses audaces.»
Un détail plein de grâce des noces de Faust et d’Hélène qui remplissent ce troisième acte, c’est le dialogue du couple amoureux, où chacun, en alternant, achève le vers commencé par l’autre et lui donne la rime. Gœthe s’est rappelé là une légende persane qu’il avait racontée dans son West-östlicker-Divan, et selon laquelle deux amants, Behramgur et Dilaram, dans un transport de joie, inventent la rime pour «dire d’amour,» aurait dit le Florentin. Si j’en croyais mon goût, nous nous arrêterions longtemps à cette idylle épique des noces de Faust et d’Hélène dans une délicieuse Arcadie où notre poëte a répandu les fleurs les plus suaves de son génie. Mais l’heure avance, il faut me hâter.
Au quatrième acte, Hélène et Euphorion ont disparu. Ils sont rentrés ensemble dans le royaume des ombres, dans le Hadès auquel ils appartiennent. Le bonheur et la beauté ne sauraient rester longtemps unis sur la terre. Une fois encore, Faust reste seul, inassouvi après la possession de la beauté comme il l’était après la possession de la science. Pas plus que l’enfant de Marguerite, l’enfant d’Hélène ne doit vivre à ses côtés. Pour les révélateurs, pour les prophètes, pour un Faust comme pour un Dante, il n’est point de famille, point de postérité particulière; leur famille, c’est le genre humain; leur postérité, c’est l’esprit des siècles.
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