Full Text - Section 74

MARCEL.

Je n’y ai, quant à moi, aucune objection.--Mais que nous voilà loin de la cour de l’empereur! Ces divertissements, ces belles mascarades qui l’égayent, ne nous en direz-vous pas un petit mot?

DIOTIME.

Elles en valent, bien la peine. Gœthe a prodigué, dans la description qu’il en donne, l’imagination, la grâce, la verve humoristique. Il y réalise, sans doute, l’idéal qu’il s’était fait des fêtes publiques, au temps où on le chargeait du soin de divertir la cour de Weimar. Il compose sa merveilleuse mascarade de ses plus riants souvenirs, d’allusions piquantes et charmantes aux circonstances et aux personnages contemporains. Le système de Law, le romantisme, le carnaval romain, les bouquetières de Florence; le chœur des bûcherons qui chante, en vrai démocrate, l’utilité de son rude labeur, sans lequel, pour les riches, point d’élégances, et qui tance vertement Pulcinello le désœuvré, l’oisif opulent, dédaigneux du peuple; le parasite, le gourmand, l’envieux, l’ivrogne, le poëte vaniteux et servile, la femme bavarde, raillés à la façon de l’Allighieri; le char de Phœbus, le triomphe, de Pan, préparent avec beaucoup d’art, tout en distrayant les yeux, les conclusions philosophiques du poëme.--Mais il faudrait lire ou plutôt il faudrait voir ce spectacle fantastique dont mon pâle résumé ne saurait vous donner la moindre idée. Faust reparaît. Il a accompli le voyage mystérieux; il rapporte le trépied symbolique. L’encens fume; du sein des vapeurs embaumées, aux sons d’une suave harmonie, se dégage peu à peu la figure d’Hélène. La voici, calme et grave dans sa candeur épique, la fille de Jupiter, la sœur des Dioscures. La voici, telle qu’elle apparut au berger phrygien, quand, vêtue de la pourpre dorée au soleil, entourée de ses jeunes compagnes, elle cueillait, de sa main d’une blancheur de cygne, pour les autels de Vénus, les roses nouvelles. Telle on l’admirait à la fois, illusion, enchantement magique, sur les bords du Scamandre où retentit le choc des armes, pour elle ensanglantées, et sur les bords paisibles du Nil où la protège, dans Memphis, l’hospitalité des rois. Telle elle posait son pied délicat sur la galère sidonienne qui la ramène, triomphante, à son peuple et à son époux, «par la volonté des dieux.» Telle encore la peignait Polygnote dans les parvis sacrés du temple de Delphes.

On voit que, en créant son Hélène, le génie de Gœthe s’anime d’une émulation généreuse. Homère, Hérodote, Euripide, Phidias, Polygnote, sont présents à la pensée du poëte germanique. Pour mieux douer cette fille chérie de la Muse, il s’inspire de ce que les innombrables légendes antiques et modernes ont inventé de plus gracieux.

VIVIENE

Mais Hélène, ce me semble, n’est pas trop bien traitée des poètes. Elle est infidèle, perfide, elle est un objet de haine, de mépris…​

DIOTIME

Assurément. Mais l’admiration pour sa beauté l’emporte à la fin sur le ressentiment de ses fautes; on pardonne, on oublie le mal qu’elle a causé. L’imagination populaire, aussi bien dans l’antiquité que dans le moyen âge, ne saurait consentir au châtiment d’une personne aussi belle. Tantôt, pour la mieux innocenter, on la fait naître de Némésis et jouet de l’implacable Destin; tantôt on la suppose calomniée, on inflige à son calomniateur la cécité, on le contraint à chanter la Palinodie. On soumet à ses charmes, encore enfantins, le plus noble entre les héros, Thésée, semblable à Hercule. Plus tard, sans se troubler d’aucune contradiction, la légende la donne en mariage au plus vaillant des Grecs; Hélène met au monde, dans l’île de Leuké, le bel Euphorion, l’enfant ailé d’Achille. Puis on réconcilie l’épouse infidèle avec l’époux outragé. Admise, après la mort, au rang des déesses, Hélène, dans l’Olympe, paraît aussi bonne que belle. Elle obtient du partager avec Ménélas les honneurs divins; elle fait donner à ses frères, les Dioscures, une place glorieuse parmi les astres. Dans des temps postérieurs, on lui passe au doigt l’anneau magique. De ses dernières larmes enfin naît la fleur Hélénion, qui, attachée sur le sein des femmes, y répand, avec ses parfums, la beauté.

Au moment où Gœthe fait apparaître Hélène sur le seuil du temple antique, Faust entre en extase. Troublé, éperdu, hors de lui à l’aspect d’une beauté si parfaite, il oublie que ce n’est là qu’un fantôme qu’il a lui-même évoqué; il s’élance, il va l’étreindre; une explosion terrible le repousse. Il tombe inanimé. Le fantôme s’évanouit dans les ténèbres. Un tumulte épouvantable clôt cette scène d’incantation et le premier acte de la tragédie.

MARCEL.

Quel symbolisme à outrance! Vous aviez raison de dite, Élie, que les allégories de Dante ne sont rien auprès.

DIOTIME.

Le symbolisme d’Hélène ne me paraît pas plus obscur que celui de Béatrice, de Lucie, de Mathilde, en qui Dante a voulu figurer toutes les nuances de la grâce divine. Il faut bien en prendre votre parti, Marcel, ni Dante ni Gœthe, les plus vrais des poëtes, n’ont songé un seul instant à toucher au moyen des procédés de l’art réaliste.

MARCEL.

Mais enfin, un critique a dit, et je suis de son opinion, qu’il préférait à tout le symbolisme d’Hélène un baiser de Marguerite.

DIOTIME.

Vous parlez ici, sans doute, avec tous les lecteurs français, de la Marguerite du premier Faust, oubliant qu’elle reparaît dans le second, qu’elle n’y est pas moins symbolique qu’Hélène, et qu’elle finit par se confondre avec la fille de Léda dans le même nuage poétique.

MARCEL.

Des nuages! toujours des nuages!

DIOTIME.

Celui-ci est assez transparent, ce me semble. Faust est une fois encore seul et rêveur dans les hautes solitudes. Il contemple le ciel. Il voit passer dans les nuées le fantôme d’Hélène; le nuage se dissipe, et lorsqu’il se reforme un peu plus haut, c’est l’image de Marguerite qui apparaît. «Une image, enchanteresse m’abuse-t-elle?» s’écrie Faust. La félicité de mes plus jeunes années renaît dans mon cœur,

D’antico amor senti la gran potenza.

a dit l’Allighieri. C’est l’aube de l’amour, le regard à peine compris, la beauté pure qui attire à elle le meilleur de l’âme de Faust.

MARCEL.


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