Full Text - Section 73
Vous venez de dire que Faust descend chez les Mères; voilà pour moi l’obscurité des obscurités, l’abstraction des abstractions, auprès desquelles les allégories de Dante ne sont que jeux d’enfants.
DIOTIME.
C’est en effet la conception la plus obscure de tout le poëme; et, bien qu’elle soit essentiellement germanique, on n’est pas encore parvenu à s’entendre, même en Allemagne, sur ces Mères mystérieuses; comment donc nos cerveaux français s’accommoderaient-ils de ces ténébreux fantômes? Essayons cependant de pénétrer dans la pensée du poëte. Voyons d’abord pourquoi et comment Faust va trouver les Mères.
Après des scènes très-gaies à la cour de l’empereur, après que Méphistophélès a tiré de la ruine, par la richesse trompeuse des assignats, le monarque et ses courtisans, après une brillante mascarade, on souhaite, pour couronner les divertissements, quelque chose de tout à fait extraordinaire. L’empereur, selon qu’il est dit dans la légende, demande à voir la plus belle femme du monde, l’Hélène antique. Faust promet de la faire apparaître. Il exige de Méphistophélès les moyens du réaliser sa promesse. Le démon se récrie. Le diable de la Bible n’a nul pouvoir sur l’enfer du paganisme; d’ailleurs l’entreprise est téméraire, inouïe, pleine de périls. Faust insiste; il ignore la peur. Il a donné sa parole; il faut qu’il la tienne.
--Tu oserais descendre chez les Mères? dit Méphisto.
Faust, en frissonnant d’horreur à ce mot inconnu, mais sans hésiter:
--Par quel chemin?
--Aucun chemin.
Les Mères habitent le vide, le silence impénétrable. Autour d’elles, point de lieu, point de temps; elles trônent par delà, inaccessibles à la prière, à la pensée même. Environnées de ce qui n’est plus, de ce qui n’est pas encore, elles président à la métamorphose infinie des types, des idées divines.
ÉLIE.
Les Mères seraient alors quelque chose comme les Idées de Platon? Gœthe ne s’explique-t-il nulle part à ce sujet?
DIOTIME.
Gœthe dit à Eckermann que la première pensée de ses Mères lui a été suggérée par la lecture d’un passage de Plutarque, qui parle d’une ville très-ancienne de la Sicile (Engyum, si j’ai bonne mémoire) et d’un temple bâti par les Crétois, où l’on adorait, sous le nom de Mères, les divinités conservatrices qui protègent la fécondité. Un autre ouvrage de Plutarque, dont notre poëte ne fait pas mention, mais qu’il n’ignorait certes pas, la Chute des Oracles, décrit le centre, le foyer de l’univers, le Champ de la Vérité éternelle, où résident les causes, les types, les formes primordiales de tout ce qui a existé et de tout ce qui existera. Dans Plutarque, les mondes (il en compte cent quatre-vingt-trois) s’ordonnent selon la figure du triangle, et c’est l’espace situé entre les trois angles qu’occupe ce champ mystérieux de la vérité. Rien ne ressemble davantage au séjour que Gœthe assigne à ses Mères, et aux fonctions qu’il leur attribue. D’après le peu qu’on entrevoit dans les mythologies scandinave, celtique ou germanique du rôle de ces divinités, filles de la nuit obscure, elles auraient partout figuré la fécondation, la reproduction, la multiplication de l’être; mais Gœthe ne s’étend point sur ce sujet, et se contente de dire que, hormis le nom, il a tout inventé dans ses Mères.
MARCEL.
Je me souviens d’avoir lu dans un commentateur, Henri Blaze, je crois, que les Mères figurent les principes des métaux, ces matrices de Paracelse, Matrices rerum omnium, où se combinent les éléments, où s’élabore la semence de vie. Il me semble que cette explication ne manque pas de vraisemblance, puisque nous sommes, avec la légende de Faust, en pleine alchimie.
DIOTIME.
Plusieurs commentateurs pensent comme vous, Marcel, et ils se fondent sur la poursuite des secrets de l’alchimie où, pendant assez longtemps, s’obstina notre poëte. La clef magique que le démon donne à Faust pour lui ouvrir l’accès des profondeurs ténébreuses, appartient à cet ordre d’idées et semblerait vous donner raison. Pour ma part, je considère les Mères de Gœthe, qui assignent à l’identité de la substance infinie son existence, sa forme, sa beauté, finies et phénoménales, comme beaucoup plus semblables à la Nature naturante et naturée de Spinosa qu’aux Matrices de Paracelse, comme beaucoup plus apparentées avec le Devenir de Hegel qu’avec les types de Platon. Et s’il me fallait absolument expliquer une obscurité par une autre obscurité, un nom par un nom, je les appellerais les Parques du panthéisme.
MARCEL.
Mon ami, le hegélien Moritz a pris la peine de m’expliquer, huit jours durant qu’il pleuvait à Ostende, comme quoi le trépied des Mères, ce sont les trois catégories du maître: thèse, antithèse, synthèse! Vous imaginez si j’avais appétit de cette métaphysique à triple dose!
DIOTIME.
Je lisais ce matin même, dans la traduction de M. Littré, un passage d’Hippocrate: Rien ne naît, rien ne meurt, qui ferait, selon moi, comprendre les Mères beaucoup mieux que tous les commentaires modernes. Vous le rappelez-vous, Élie?
ÉLIE.
Pas précisément.
DIOTIME.
Hippocrate y déclare que rien dans l’univers ne s’anéantit, que rien ne naît non plus, qui ne fût auparavant; mais que, se mêlant et se séparant, les choses changent, et que c’est là proprement, aux yeux du vulgaire, naître et mourir.--Que vous en semble? Mêler et séparer, faire naître et mourir, n’est-ce pas exactement l’office des Mères?… Du reste, sans aller chercher si loin une explication que nous avons tout proche, les Mères, qui unissent l’idéal à la réalité, l’infini au fini dans une fécondité généreuse, n’auraient-elles pas, dans la pensée de Gœthe, exactement le même sens que l’Eternel féminin par qui Faust, à la fin du poëme, s’élève de la vie terrestre au ciel?
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