Full Text - Section 72
On sent dans cette appréciation différente de la culpabilité (péché et remords pour Dante, erreur et réparation pour Gœthe) l’intervalle de cinq siècles durant lesquels les sciences naturelles et historiques, affranchies de tous les dogmes, et s’éclairant l’une l’autre, ont éclairé aussi la morale d’un jour nouveau. Au temps de l’Allighieri, on croit à la vengeance de Dieu, parce que l’on honore la vengeance humaine. Au temps de Gœthe, la torture est abolie, la peine de mort combattue dans son principe; l’enfer n’est plus pour Faust qu’une «légende bizarre.» Aussi, dans les plus terribles catastrophes de la tragédie, n’exprime-t-il pas une seule fois le sentiment de la peur, tandis que Dante, épouvanté, tremble et s’évanouit à tout instant dans sa marche à travers les supplices de l’enfer. Aussi Faust est-il sauvé sans condition, sans s’humilier, sans se confesser autrement qu’à lui-même et à sa propre conscience, sans aucun acte de foi explicite. Il est sauvé par le seul effet d’une loi générale et divine qui élève à Dieu tout ce qui a puissamment aspiré vers lui et tenté, fût-ce en se trompant de voie, de faire le bien ici-bas.
Le chœur des sylphes qui, d’une main légère, en quelques vagues arpèges à peine entendus au sein du crépuscule, nous rappelle ces graves problèmes, est soudain interrompu par une explosion de lumière. C’est le char du soleil qui s’avance avec une majesté homérique.
Horchet! horcht! dem Sturm der Horen! ………………………………. Phœbus' Ræder rollen prasselnd; Welch Getœse bringt das Licht!
L’imagination de Dante, vous vous le rappelez, conçoit ainsi la lumière retentissante de l’astre du jour, et dit hardiment au début de l’Enfer qu’il est repoussé par la panthère vers la vallée «où le soleil se tait, là dov’l sol tace.»
Faust s’éveille. Son monologue, écrit dans la forme dantesque des tercines (Gœthe ne l’emploie que cette seule fois dans toute son œuvre), ne reste pas au-dessous des plus beaux élans lyriques de la Comédie. Faust salue le roi des cieux; il écoute, il bénit, dans un transport de joie, les pulsations de la vie qui renaît dans son sein et dans le sein de la terre. Il se sent renouvelé comme les feuilles et les fleurs que baigne la rosée du matin.
Come piante novelle Rinnovellate di novella fronda.
a dit l’Allighieri. Faust chante avec amour l’hymne à la lumière. Son regard est attiré vers les hantes cimes où resplendissent les premiers feux du jour. Hinaufgeschaut! C’est le Guardai in alto de Dante; c’est l’image perpétuellement rajeunie de la poésie primitive qui figure la sainteté, la béatitude, par l’altitude des montagnes et le rayonnement du soleil.
Cependant Faust, qui parle ici plus manifestement encore que dans la première partie du poëme, au nom de l’homme et de l’humanité, ne saurait, non plus que Dante, soutenir les splendeurs de l’astre divin. Une douleur vive à sa paupière l’avertit que l’œil mortel n’est pas fait pour les clartés éternelles. Il détourne sa vue et la ramène vers la terre, où l’iris qui se balance dans l’écume des eaux jaillissantes l’attire et le captive. Faust y voit l’emblème de la vie humaine. L’homme ne peut ici-bas ni posséder ni même contempler face à face la vérité pure à laquelle son âme aspire. Il ne peut que l’entrevoir dans ses reflets; il ne saurait voir Dieu que dans le miroir indistinct de la nature. C’est la pensée maîtresse qui domine toute l’œuvre de Gœthe; c’est la même pensée, la même image que nous retrouvons dans les Cantiques, quand, au dernier chant du Paradis, saint Bernard ordonnant à Dante de lever les yeux vers la gloire céleste, le poëte sent son œil ébloui, blessé par les rayons perçants, incapable d’en supporter l’éclat.
Io credo per l' acume ch' io soffersi Del vivo raggio, ch' io sarei smarrito Se gli occhi mici da lui fossero aversi.
Cette première scène de la seconde partie du poëme de Gœthe, ce chant des esprits aériens, ce monologue à la fois si solennel et si doux, célèbrent dans le plus beau langage la réconciliation de l’âme de Faust avec la vie. Elle consent désormais, cette âme ambitieuse, à tempérer ses désirs, à limiter ses poursuites, à resserrer dans le cadre étroit assigné à l’homme par la nature son activité passionnée. Faust se résigne, il renonce, mais sans abandon de soi-même. Son renoncement est viril, héroïque. Il ne va plus vouloir, il est vrai, que le possible, mais il voudra, sans illusion ni dédain, tout le possible. À partir de cette heure, qui commence pour Faust la vie nouvelle, Méphistophélès est plus d’à demi vaincu; sans qu’il s’en aperçoive encore, le démon est subalternisé, rejeté à l’arrière-plan. Le doute et l’ironie s’effacent insensiblement aux clartés grandissantes de l’amour. C’est l’ascendant de la femme, médiateur et sauveur, que l’on pressent dès l’entrée de ce purgatoire où déjà Faust est, comme les ombres à qui parle Dante, assuré de voir la lumière suprême.
O gente sicura. Incominciai, di veder l' alto lume.
Du moment que Faust est maître de lui, il est maître aussi du démon. Il va lui commander plus impérieusement des choses plus difficiles. Il va se faire conduire à la cour de l’empereur germanique, prendre part aux affaires de l’État. De la vie individuelle, il va entrer dans la vie sociale; il va s’élever à la dignité, à la puissance du sacerdoce.
ÉLIE.
Qu’entendez-vous par là?
DIOTIME.
L’idée qui possède visiblement l’esprit et l’œuvre de nos deux poëtes, Élie, c’est que la vie humaine doit être un culte, une offrande, un sacrifice perpétuel à Dieu, où l’homme est à la fois prêtre et victime.
ÉLIE.
C’était le sentiment de Proclus, de Porphyre, quand ils disaient que l’homme est le pontife de l’univers. C’était aussi le sentiment de l’apôtre saint Paul.
DIOTIME.
Ce sera éternellement, dans la triste vanité des choses périssables, le sentiment, exprimé ou non, des âmes capables d’adoration et d’amour. Nous avons vu que c’était l’instinct du petit Wolfgang quand, tout au haut de son autel enfantin, il allumait l’encens.
Au sortir du purgatoire, Virgile couronne, en vers majestueux, de la mitre sacerdotale le front de l’Allighieri. Durant tout le cours de la tragédie de Gœthe, cette idée de sacerdoce, plus ou moins voilée, apparaît. Dès le premier monologue de la première partie, Faust veut être confesseur de la vérité; il souhaite l’apostolat; il voudrait enseigner, améliorer, convertir les hommes. À ses yeux, la demeure de la femme aimée est un temple, un sanctuaire, je cite les propres expressions de Faust. Au second acte, investi de la clef magique, qui est également symbole du pouvoir sacerdotal, et qui rappelle les clefs d’or et d’argent avec lesquelles l’ange divin ouvre à Dante la porte du purgatoire, il va chercher dans les profondeurs ténébreuses, chez les Mères, le trépied sacré des oracles. Il en revient vêtu des ornements pontificaux. Il a puissance d’évocation sur le royaume des ombres.
Im Priesterkleid, bekrænzt, ein Wundermann, Der nun vollbringt was er getrost begann. Ein Dreifuss steigt mit ihm aus hohler Gruft.
Faust ne comprend la vie, il n’en conçoit la beauté que depuis sa vocation.
Wie war die Welt mir nichtig, unerschlossen! Was ist sie nun seit meiner Priesterschaft? Erst wünschenswerth, gegründet, dauerhaft!
ÉLIE.
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