Full Text - Section 71
DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.
Plus tard ÉVODOS.
Lorsqu’on revint s’asseoir, Diotime reprit ainsi:
Les tableaux qui vont se dérouler dans la seconde partie de Faust répéteront, sous un voile symbolique d’un plus riche tissu et dans des proportions agrandies, les scènes de la première partie. Le parallélisme qui s’établit entre les deux moitiés de la tragédie, n’est guère moins apparent que le parallélisme des trois cantiques. Il produit dans l’un et l’autre poëme un grand effet de solennité, de cette solennité primitive dont nos deux poëtes avaient en eux l’instinct, et qui, chez Gœthe, s’était singulièrement accrue dans la méditation et l’étude de la tragédie grecque.
Dès les premiers vers du second Faust, on sent que le style s’élève. Les voiles se gonflent; les horizons s’ouvrent. Comme Dante, au sortir de l’enfer, Gœthe semble ici se placer sous l’invocation de la muse épique:
-
alza le vele Omai la navicella del mio ingegno.
L’affreux cachot où Faust a «laissé toute espérance» est derrière nous. Nous voici au seuil des régions purificatrices où notre héros, lui aussi, va se rendre digne de monter au ciel, e di salire al ciel diventa degno. Sous la voûte immense du firmament, dans une vaste campagne, aux approches de l’heure où le soleil ramène à notre hémisphère la lumière, le mouvement, la vie, Faust, couché sur des gazons en fleur, est doucement bercé par la voix des sylphes, aux sons de la harpe éolienne.
MARCEL.
Mais comment, du cachot de Marguerite et de la compagnie du diable, Faust se trouve-t-il tout à coup transporté sur des gazons fleuris, dans la compagnie des sylphes?
DIOTIME.
Gœthe ne prend pas grand souci des transitions dans un poëme dont l’action repose tout entière sur un fond merveilleux. Pour transporter son héros d’un lieu à un autre, il lui suffit, comme à l’auteur des Cantiques, de le supposer endormi, endormi de ce sommeil sacré des temples où les dieux parlaient en songe aux mortels et les guérissaient de tous les maux. Dante procède ainsi quand, au neuvième chant du Purgatoire, il se suppose vaincu par le sommeil, «à l’heure où l’hirondelle salue l’aube du jour,» et se fait raconter par Virgile qu’une dame céleste est venue qui l’a emporté, tout endormi, au lieu où il s’éveille.
Venne una donna, e disse: l' son Lucia: Lasciatemi pigliar costui che dorme. Si l' aggevolerò per la sua via. ………………………….. Poi ella e’l sonno ad una se n’andaro.
Pendant le cours des heures nocturnes, le chœur des bons génies, sensible au malheur de l’amant de Marguerite, a calmé les agitations de son âme; il a détourné de lui «la flèche acérée du remords:» il a rafraîchi son front brûlant dans la rosée du Léthé.
ÉLIE.
Ce Léthé m’étonne dans les deux poëmes. Quelle peut être sa signification morale? Nos auteurs entendraient-ils dire qu’il faut n’avoir ni remords ni souvenir du mal qu’on a fait? La morale serait aisée, mais fort peu chrétienne.
DIOTIME.
J’ignore quel est l’enseignement théologique sur ce point délicat; peut-être, dans l’aspersion de notre eau bénite, faudrait-il voir quelque secrète réminiscence de cette vertu du Léthé: mais très-probablement ici Dante et Gœthe suivent leur sentiment propre, sans se préoccuper de la doctrine de l’Église. Aux yeux de Gœthe, la première condition du salut, c’est la résolution énergique de «tendre incessamment à la vie la plus haute,»
Ein kræftiges Beschliessen Zum hœchsten Daseyn immerfort zu streben.
en apprenant toujours et en communiquant incessamment à ses semblables, dans une généreuse et bienfaisante activité, tout ce qu’on a en soi de meilleur. Selon cette conception, qui était celle des stoïciens à peu de chose près, le remords ne serait qu’une entrave à l’essor de l’âme, une dépression, une diminution de force, et l’oubli devrait être considéré comme une grâce, une paix divine, qui allège à l’homme de bonne volonté le poids du jour.
VIVIANE.
Est-ce qu’Emerson ne dit pas quelque chose d’analogue dans ses Essais? Je me rappelle vaguement un passage où il conseille à l’homme de bien de ne pas traîner après lui le cadavre de la mémoire, this corpse of memory.
DIOTIME.
C’est le sentiment de quiconque est animé du génie de la vie active et mû par la conscience du mal à réparer plutôt que du mal à pleurer. Gœthe, d’ailleurs, constamment occupé, comme il l’était, du problème de la responsabilité humaine, n’avait jamais pu arriver à une certitude autre qu’à celle de l’inextricable complication de nécessité et de liberté dont se composent la vie et les malheurs de l’homme. Il en concluait que la vraie morale, la vraie justice ici-bas, c’était une inépuisable compassion. Qu’il soit saint, qu’il soit méchant, nous plaignons l’infortuné;
Ob er heilig, ob er büse, Jammert sie der Unglücksmann.
chante le chœur des sylphes avec une mélancolie pleine de tendresse. Il y a là un sentiment de doute miséricordieux qui n’existe pas au même degré, tant s’en faut, dans les Cantiques où Béatrice, tout en accourant au secours de celui qu’elle aime, ne lui épargne ni les humiliations ni les dures réprimandes.
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