Full Text - Section 70
ÉLIE.
Voudriez-vous m’expliquer cet intermède du sabbat qui vient interrompre l’action au moment le plus pathétique, quand Marguerite, poursuivie jusqu’au pied des autels par les voix de sa conscience, par l’angoisse de la maternité qui s’éveille dans son sein et par les accents funèbres du Dies iræ, tombe évanouie?
DIOTIME.
Le sabbat des sorcières, mon cher Élie, à cette place et dans ce moment, c’est la parodie sanglante de l’action de Faust, c’est l’ironie plantée en plein cœur de l’action pour nous rappeler la misère de la condition humaine. C’est le vulgaire, mais profond axiome «du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas,» mis en scène avec la hardiesse du génie et cette forte conscience du philosophe qui ne craint pas d’offenser par le rire la grandeur de la morale. C’était le sentiment de l’Église catholique lorsqu’elle permettait la caricature dans les détails décoratifs de ses cathédrales, quand elle y souffrait ces fêtes burlesques où l’on célébrait l’âne et le fou. C’était le sentiment des inventeurs de la parodie, de ces Grecs si pleins de goût et de mesure, qui, dans leurs représentations théâtrales, exigeaient, après la trilogie du destin tragique, la comédie, la satire des héros et des dieux.
La nuit du premier mai ou de la Walpurgis, qui figure fréquemment aux procès de sorcellerie, et qui protège de ses ombres le sabbat des sorcières, cet espèce de mardi gras de l’enfer, parodie dans le poëme de Gœthe la fête du printemps, la Pâque angélique, et ce religieux enthousiasme qu’inspire au cœur de l’homme le renouvellement, la floraison de la vie au sein de la nature. Suivant une superstition populaire de l’Allemagne, qui remonte, selon toute apparence, à la conversion des Saxons par le glaive de Charlemagne et à la persécution des divinités païennes, forcées de fuir aux déserts, le rendez-vous général des démons a lieu sur les hauteurs du Brocken dans les montagnes du Harz. Emporté par les tourbillons du vent qui siffle et hurle sur les cimes désolées, en proie au vertige des brutales convoitises, tout le peuple de Béelzébulh se presse et se pousse vers les hauteurs infernales. La vieille Baubo, montée sur sa truie, ouvre la marche.
MARCEL.
Qui est cette Baubo?
DIOTIME.
C’est la Baubo mythologique, la nourrice de Démêter qui, par un geste obscène, surprit un jour à la grave déesse un rire malséant. À la suite de Baubo viennent grands et petits animaux, esprits mauvais, hiboux, crapauds, limaces, feux des marécages, manches à balai, fourches et boues immondes, toute l’engeance satanique.
Cela se presse et se pousse, glisse et clapote, Siffle et grouille, live et jacasse, Cela reluit, écume et pue et flambe. Un vrai train de sorcellerie!
Das drängt und stösst, das rutscht und klappert, Das zischt und quirlt, das zieht und plappert! Das teuchtet, sprüht und stinkt und brennt! Ein wahres Hexenelement!
dit Méphistophélès avec un incroyable accent de réalité imitative. Et ces paroles sont tout l’abrégé du vertige sabbatique où le poëte a voulu nous montrer la contrepartie et comme l’envers, passez-moi l’expression, de l’exaltation séraphique.
Le fantôme de Marguerite, soudain entrevu, ramène Faust au sentiment de l’horrible réalité. Il éclate en fureurs. Il commande à Méphistophélès de le conduire vers l’infortunée jeune fille, de l’arracher au cachot, au supplice qui l’attend. Il s’élance sur les coursiers infernaux, il fend les airs; le voici dans la prison, il brise les chaînes de la pauvre Marguerite. Hélas! elle a perdu la raison. Elle chante comme Ophélie la chanson obscène; elle ne reconnaît plus son amant. Il se jette à ses pieds, il l’implore; le temps presse, l’aube du jour paraît, les noirs coursiers hennissent. Tout à coup Marguerite retrouve comme une lueur de souvenir. Elle reconnaît la voix de Faust.--Est-ce toi? s’écrie-t-elle. Et elle se jette dans ses bras, et toute sa misère a disparu, et elle se croit sauvée. Dans l’ivresse de son bonheur, elle s’oublie. Elle repose avec amour sur le sein de son amant, de celui qu’elle a aimé plus que la vie, plus que l’honneur, mais non plus que Dieu. Soudain, comme il veut l’entraîner hors du cachot, elle aperçoit Mephistophélès qui paraît sur le seuil. Elle frémit, elle se détourne, elle s’arrache aux bras de Faust. Elle se jette en arrière; elle s’abandonne à la justice de Dieu.
Gericht Gottes, dir hab' ich mich übergeben!
Elle appelle à son secours le chœur des anges. Sa voix est entendue au ciel.
--Elle est jugée, dit froidement Méphistophélès.
--Elle est sauvée, disent les voix d’en haut.
--À moi! crie le démon, et il disparaît avec Faust.
--Henri! Henri! Sur ce cri de Marguerite, tout vibrant à la fois de désespoir et de je ne sais quelle indicible espérance, tombe le rideau du premier Faust.
Le démon, le principe du mal, semble vainqueur, mais ce n’est qu’en apparence et dans les faits. Il est vaincu dans la vérité idéale des sentiments, doublement vaincu dans l’âme altière et puissante de Faust, dans l’âme tendre et simple de Marguerite. Le sens moral du drame reste encore voilé, suspendu; tout à l’heure l’action va le reprendre et le mettre en pleine lumière. Nous allons voir dans le second Faust la morale, la philosophie, la religion de Gœthe se développer, s’élever et resplendir d’un éclat épique.
VIVIANE.
Ne voudriez-vous pas vous reposer un moment? Vous semblez fatiguée?
ÉLIE.
Prenez mon bras, Diotime, et faisons quelques pas sur la plage.
CINQUIÈME DIALOGUE.
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