Full Text - Section 69
MARCEL.
Béatrice est semblable par un de ses aspects à Marguerite, elle symbolise comme elle l’amour pur, je le veux bien; mais Béatrice est aussi, dans les cantiques, la sagesse. Elle n’a jamais failli, que je sache; elle expose à Dante les vraies doctrines; elle parle pour le moins aussi bien que saint Thomas. Elle ressemble à la Dame Philosophie, à la superbe stoïcienne qui consolait Boëce, beaucoup plus qu’à cette ignorante Gretchen qui n’a jamais rien appris qu’un peu de catéchisme, qui se laisse abuser comme une pauvre villageoise qu’elle est, qui tue ou fait tuer, sans trop s’en douter, sa mère, son frère, son enfant, et qui perd à la fin de la tragédie le peu de bon sens, le peu d’esprit qu’elle avait au commencement.
DIOTIME.
À la fin de la première partie, Marcel; mais dans la seconde, où nous la verrons reparaître transfigurée, elle sera aussi puissante dans son humilité que l’altière Béatrice. Je ne veux pas nier cependant que votre remarque ne soit juste en une certaine manière. Marguerite, même dans la gloire céleste, reste toujours la candide et simple jeune fille qui a péché, qui a souffert. Una Pœnitentium est son nom. Elle n’est ni une stoïcienne ni une héroïne, la pauvre enfant, mais une douce chrétienne. Elle n’a jamais rien su, rien voulu ici-bas qu’aimer, aimer de ce profond amour du cœur où les sens n’ont qu’une part inconsciente; et c’est pourquoi elle est demeurée pure, innocente jusque dans le crime, et c’est pourquoi, lorsque l’âme de Faust est tout éblouie encore des splendeurs célestes, elle est appelée à l’initier aux clartés du jour nouveau.
Vergönne mir ihn zu belehren. Noch blendet ihn der neue Tag.
MARCEL.
Je vous avoue que je trouve cet idéal tout chrétien assez étrange et fort peu d’accord avec ce qu’il y avait de si païen dans le génie de Gœthe.
DIOTIME.
Rassurez-vous, Marcel. L’idéal païen ne perdra pas ses droits dans le poëme germanique. Pour l’y introduire, Gœthe va dédoubler son type de femme. De même qu’il a représenté la nature virile sous deux faces dans la figure de Faust et de Méphistophélès, ainsi il montrera son Éternel-Féminin, sous son double aspect antique et moderne, dans la personne d’Hélène et de Marguerite. La légende l’autorisait comme Dante à cette introduction de l’élément païen dans son action chrétienne.
Mais n’anticipons pas trop sur la marche du drame. Nous n’en sommes encore pour le moment qu’à l’apparition de l’image de Marguerite dans le miroir de la sorcière. L’amour qui s’allume à sa vue dans l’âme de Faust et qui va former le nœud de la tragédie, a été célébré chez nous par tous les arts; il a obtenu grâce en France pour la philosophie du poëme. Rappelons brièvement son caractère et son développement. Lorsque Faust est conduit par Méphistophélès dans le modeste réduit de la jeune fille absente, à la vue de cet asile où s’écoulent ignorés des jours d’innocence, dans ce «sanctuaire,» c’est l’expression que Gœthe ne trouve pas trop haute, Faust est saisi de respect. La présence de Méphistophélès, dans un tel lieu, l’importune; il le congédie; resté seul, il ouvre son âme à l’ineffable suavité de cette atmosphère de paix. Il contemple le fauteuil vénérable de l’aïeule; d’une main tremblante, il soulève les rideaux du lit virginal; il frémit à la pensée qu’il pourrait vouloir séduire tant de candeur. À Méphistophélès survenu brusquement pour l’avertir que Marguerite est là qui va rentrer: «Partons, partons, dit-il en s’éloignant avec précipitation, jamais, non jamais je ne reviendrai!»
Dans la promenade au jardin, ménagée par Méphistophélès qui poursuit son plan de séduction, les paroles de Faust à Marguerite sont empreintes encore d’un respect profond. Il admire du meilleur de son cœur, comme le plus beau don de la nature, la simplicité de la jeune fille; l’amour qu’elle lui inspire, il le sent «inexprimable, divin, éternel.» La fin d’un tel amour, s’écrie-t-il exalté, ce serait le désespoir! Non; point de fin! point de fin!
Qu’en dites-vous, Élie? Est-ce bien là le sceptique, le libertin, le poëte indifférent que la critique française a découvert en Gœthe, et qu’il n’est pas permis de comparer à Dante?
ÉLIE.
J’ai bien peur que vous n’arrangiez un peu tout cela à votre belle façon imaginative.
DIOTIME.
Aucunement, je vous jure. Et ce que j’essaye de vous rendre dans ma prose sans génie, il n’est besoin de vous le dire, n’approche ni de près ni de loin des élans passionnés de la poésie de Gœthe.
Le monologue de Faust sur les cimes alpestres où il a fui le tentateur, est d’une poésie plus profonde encore que le monologue si célèbre du commencement. Arraché par un effort de sa volonté à l’entraînement des sens, l’âme de Faust a repris l’empire d’elle-même. Au souffle pur des hautes solitudes, elle se rouvre au sentiment de la vie universelle. Mais le démon ne le laisse pas longtemps à ses contemplations. Il accourt vers lui; il raille sa vie d’anachorète. Par des images licencieuses, il essaye de réveiller en lui les appétits charnels. Puis, voyant que les suggestions des sens ne troublent plus la sérénité de Faust, il s’adresse à son cœur; il lui peint les tristesses de Marguerite, l’amour qui la consume, le regret qui la ronge dans le cruel abandon de celui qu’elle ne saurait plus oublier. Faust s’émeut. Ce cœur si fort ne saurait supporter la pensée des douleurs qu’il a causées. Il se défend encore contre Méphistophélès, mais sa défense faiblit. Il commande au tentateur de s’éloigner, mais sa voix tremble. Avec la pitié, la passion est rentrée dans son cœur. Toutes les péripéties, toutes les émotions de cette passion terrible qui entraînent l’innocence de Marguerite à la faute, au crime, à la plus épouvantable catastrophe, vous sont trop présentes pour que nous nous y arrêtions, malgré leur beauté. Je voudrais seulement vous rendre attentifs à l’idée morale qui en ressort.
MARCEL.
Mais il me semble que c’est une morale très-simple et que notre curé n’a que trop fréquemment occasion de faire aux innocentes de sa paroisse.
DIOTIME.
J’en doute. Relisez toute la suite de ces amours de Faust et de Marguerite: vous verrez avec quel art infini Gœthe nous fait sentir (c’était la pensée fondamentale de sa morale à lui) combien dans l’âme humaine sont voisines et promptes à se confondre les sources du bien et du mal. C’est par le plus désintéressé des sentiments, par la compassion, que Faust est arraché à la sérénité de la vie contemplative. Tout à l’heure, entre les deux amants réunis, dans un entretien où Dieu lui-même est présent, entre la candeur de Marguerite qui veut savoir si son amant croit en Dieu et l’idéalisme de Faust qui lui fait la plus belle réponse qui soit jamais venue à des lèvres humaines, se glisse, à peine entendue d’abord, mais bientôt impérieuse, la voix de la sensualité. L’invincible désir de l’entière possession que le Créateur a mis au cœur de l’homme et de la femme, lorsqu’il a voulu faire naître d’eux la perpétuité de la famille humaine, est aussi pour eux la plus funeste occasion de chute. Une telle contradiction étonne notre esprit, mais c’est l’ordre, c’est la logique d’en haut. «Il n’y a rien contre Dieu, si ce n’est Dieu lui-même. Nihil contra Deum nisi Deus ipse.» C’est la parole que Gœthe aimait à se redire en ses heures de doute; c’est l’idée de suprême conciliation qu’il nous rappelle jusque dans les chocs les plus violents de la tragédie.
MARCEL.
Ainsi Faust et Marguerite ne seraient ni tout à fait coupables ni tout à fait innocents?
DIOTIME.
Tout ce que Faust fait de mal, Gœthe l’impute à l’influence extérieure, au souffle du démon. On ne l’a pas assez remarqué, c’est le philtre de la sorcière qui allume dans les veines de Faust le feu des désirs impurs; ce n’est pas Faust, c’est Méphistophélès qui place dans l’armoire de Marguerite la cassette de bijoux pour tenter sa vanité enfantine; c’est le démon qui prépare le breuvage mortel que, sur la foi de son amant, Marguerite, abusée comme il l’est lui-même, fait boire à sa vieille mère, croyant l’endormir. C’est Méphistophélès qui, sur sa guitare satanique, joue à l’heure du rendez-vous la sérénade, et provoque ainsi la colère de Valentin et le duel fatal. Sur le Brocken, au sabbat des sorcières, où Faust se laisse entraîner, Gœthe ne néglige pas de nous faire connaître qu’à dessein Méphistophélès l’a laissé dans l’ignorance des suites du duel pour la pauvre Marguerite, accusée par la voix publique de la mort de sa mère, de son frère et de son enfant. Et lorsque Faust apprend tout à coup l’événement funeste, lorsqu’il voit dans les ténèbres de la nuit sabbatique glisser, pâle et sanglant, le fantôme de celle qu’il a perdue, quelle explosion terrible de désespoir! Quel soulèvement de tout son être contre lui-même! Quelle malédiction au misérable démon qui lui a tout caché et qui l’étourdit dans l’immonde orgie!
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