Full Text - Section 68

DIOTIME.

Si vous voulez, nous dirons auparavant deux mots de l’idée générale que nos deux poëtes se faisaient de la femme, de son caractère, de sa vocation, de sa puissance morale; vous comprendrez plus aisément l’analogie que je crois voir entre Marguerite et Béatrice.

MARCEL.

Je suis on ne peut plus curieux, sérieusement curieux, quoi que vous en puissiez croire, de connaître, à cet égard, vos idées.

DIOTIME.

Pour Gœthe comme pour Dante, mon cher Marcel, la femme dans ce qu’on pourrait appeler sa double nature, doublement mystérieuse et sacrée, la femme vierge et mère est un être supérieur à l’homme.

MARCEL.

Mais pourquoi? Elle est visiblement inférieure en force physique; elle est inférieure en génie, car elle n’a jamais rien inventé; et quant à son être moral, il me semble que les récits bibliques ne laissent aucun doute sur son infériorité.

DIOTIME.

À mes yeux, il n’y a ni supériorité ni infériorité d’un sexe sur l’autre. Les deux sexes ont des dons qui leur sont communs, et chaque sexe a une supériorité qui lui est propre. Mais si je devais traiter à fond ce sujet, il me faudrait vous dicter tout un livre; cela ne vous amuserait guère, et ce n’est pas ici le lieu. Nous n’avons besoin de savoir en ce moment qu’une seule chose: l’opinion de nos deux poëtes. C’est poétiquement que Dante et Gœthe mettent la femme au-dessus de l’homme. Dante, tout pénétré de l’idéal catholique, tel qu’il s’est dégagé peu à peu des rudesses bibliques et des sévérités qui restent encore dans l’Évangile, a mis dans la prière de saint Bernard, au dernier chant du Paradis, toute la sublimité de son sentiment, tout son idéal de l’amour féminin. Béatrice, dans ses cantiques, semblablement à Marie, est toute beauté, toute grâce, toute miséricorde, toute compassion. Même au sein de la béatitude, elle se trouble à la vue des périls de Dante; elle est remplie d’angoisses pour son ami; pour «son ami qui n’est point l’ami de la fortune,»

L’amico mio e non della ventura.

dit-elle avec une subtilité charmante et toute féminine. Elle a une hâte, une impatience toute féminine aussi, de le voir délivré des ténèbres et des bêtes féroces. Elle presse Virgile de voler à son secours: au secours de son fidèle, de «celui qui l’aima tant et qui sortit pour elle de la foule du vulgaire.» Ses beaux yeux, «plus brillants que les étoiles,» se voilent de pleurs. Elle veut être consolée,

L’aiuta si ch' io ne sia consolata.

ÉLIE.

Est-ce que cette compassion, ces larmes, ce besoin de consolation dans le ciel, sont bien orthodoxes?

DIOTIME.

J’en doute; comme aussi du plaisir qui s’accroît dans les âmes bienheureuses quand elles peuvent satisfaire aux questions de Dante,

Per allegrezza nuova che s’accrebbe, Quand' io parlai, all' allegrezze sue.

C’est le sentiment que nous verrons exprimé aussi dans le ciel de Faust quand le Père Séraphique et les jeunes anges s’exaltent dans la joie de voir arriver l’âme pardonnée du pécheur. En plusieurs rencontres déjà nous avons vu que nos poëtes, tout en traitant un sujet tiré de la légende chrétienne, en usaient librement avec l’orthodoxie, et qu’ils avaient, l’un et l’autre, de ces belles inconséquences sans lesquelles la plupart des dogmes seraient inacceptables. La compassion de Béatrice descendue en enfer pour secourir Dante, la joie qu’éprouve son royal ami, Charles Martel, à le revoir au ciel de Vénus, c’est la protestation éternelle du cœur humain qui repousse l’indifférence dogmatique des béatitudes du paradis, aussi bien que la justice implacable des châtiments de l’enfer.--Mais je reprends. Dante ne conçoit son propre salut, comme le salut de l’humanité, que par la médiation de cet amour miséricordieux, désintéressé, de cette grâce par excellence et véritablement divine qui réside au sein de la femme. C’est le rayon des yeux de Béatrice qui l’attire à sa suite dans la droite voie, tant qu’elle demeure ici-bas; c’est après qu’il l’a perdue qu’il se perd lui-même. C’est elle qui l’avertit, par des songes et des révélations, des dangers qui le menacent; c’est dans l’espoir de la retrouver, sur l’assurance que lui en donne Virgile, qu’il prend courage et s’avance au travers des flammes d’enfer. C’est par «l’occulte vertu qui d’elle émane,» qu’il peut gravir la montagne purificatrice. Parvenu au seuil de la béatitude, Dante reconnaît humblement «la grâce et la vertu, la puissance et la bonté, la magnificence de la femme aimée, qui l’a conduit de la servitude à la liberté, des choses mortelles aux choses divines, de la perdition au salut.»

Dal tuo podere e dalla tua bontate Riconosco la grazia e la virtute. Tu m’hai di servo tratto a libertate Per tutte quelle vie, per tutt' i modi Che di eio fare avean la potestate.

C’est le même idéal de la grâce féminine qui inspire à Gœthe, au quatrième acte de Faust, les vers admirables où il décrit l’apparition céleste de Marguerite, ce mystérieux regard, cette forme pure qui s’élève dans l’éther et qui attire à elle «le meilleur de son âme.»

Wie Seelenschönheit steigert sich die holde Form. Lös’t sich nicht auf, erhebt sich in den Aether hin, Und zieht das Beste meines Innern mit sich fort.

Et cette conception platonicienne de la beauté, de l’amour, Gœthe la met à la fin de son poëme dans la bouche de la Reine du ciel:

Komm! hebe dich zu höhern Sphären! Wenn er dich ahnet, folgl er nach.

«Viens, élève-toi vers des sphères supérieures; s’il te pressent, il te suivra,» dit la Mater Gloriosa à Marguerite déjà transfigurée.


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