Full Text - Section 67

Il existe encore à cette heure une coutume toute semblable au royaume de Siam. Un marin de mes amis, qui a fait partie de l’expédition en Cochinchine, m’a décrit ce que les bouddhistes appellent le Jour du pardon. Pour apaiser l’ange du fleuve, que l’on suppose irrité de la souillure de ses eaux, les talapoins et généralement tous les bons bouddhistes viennent sur le rivage réciter à haute vois de longues oraisons fluviales. Jusque très-avant dans la nuit, au son des instruments de musique, à la lueur des torches et des lanternes, on lance incessamment au flot des dons de toute sorte, ex-voto, amulettes, images peintes ou sculptées, monnaies d’or et d’argent, barques et radeaux chargés de fleurs et de fruits. Il paraîtrait que c’est le spectacle le plus curieux, le plus bariolé, le plus pittoresque du monde.

DIOTIME.

Pour nos deux poëtes, le printemps était la saison sacrée. Ce fut dans les fêtes de mai qu’apparut pour la première fois à Dante Béatrice Portinari, en compagnie de sa jeune amie Vanna, qui fut plus tard l’amante de Guido Cavalcanti et qui avait pour surnom de beauté, per sopranome di bellezza, Primavera. Quant à Gœthe, il appelait le printemps la saison lyrique, et se plaisait à y voir éclore ses créations les plus chères. Mais, non contents de commencer leur poëme à l’aube de l’année, Dante et Gœthe veulent encore qu’il s’ouvre à l’aube du jour.

Temp' era del principio del mattino,

dira l’Allighieri, en gravissant, au sortir du sommeil, la colline éclairée des premiers feux du matin. Ce sont les matines de Pâques, chantées aux lueurs crépusculaires du jour de la résurrection, qui vont arracher Faust aux appréhensions de la nuit, aux ténèbres de son propre cœur.

Il est là, le vieux docteur, seul et pensif sous les sombres voûtes du laboratoire; il est là, tel que l’a vu Rembrandt, assis sur son fauteuil vermoulu, dans une atmosphère épaisse, entouré de livres poudreux, de parchemins enfumés, de crânes, de squelettes, d’appareils et d’instruments de toute sorte, gisant pêle-mêle et dans un désordre affreux. Il a passé depuis longtemps, lui, «la moitié du chemin de notre vie;» il a perdu la droite voie, mais ce n’est pas dans la poursuite des plaisirs et des cupidités mondaines, dans les sentiers fleuris des vanités, c’est dans l’âpre recherche de cette science terrible du bien et du mal que notre premier père a payée de l’exil et de la mort. Au moment où le démon obtient la permission de le tenter, Faust n’est pas, comme Dante, endormi dans l’oubli de Dieu: il veille en proie aux tourments d’une âme ardente qui voudrait posséder Dieu à tout prix. Richesses, honneurs, plaisirs, amours, amitiés, toutes les joies périssables, Faust a tout négligé, tout dédaigné pour se vouer sans réserve à l’étude des lois éternelles, à la pénétration des causes. S’il a vieilli prématurément, s’il a pâli dans la solitude, c’est par amour pour la science, et par désir du bien de ses semblables; parce qu’il aurait voulu découvrir une vérité «capable de convertir les hommes et de les rendre meilleurs.» Philosophie, médecine, jurisprudence, théologie, magie même, toutes les sciences humaines, divines ou infernales, Faust a tout étudié, tout approfondi. Il sait tout ce qu’on peut savoir; il sait de plus «qu’on ne peut rien savoir.» Il est las de l’aridité des spéculations métaphysiques, las des formules de l’école. Il compare sa vie au vent d’automne qui souffle sur les feuilles sèches. Il sourit amèrement à la puérilité des satisfactions humaines, à l’éclat de la vaine gloire, au bruit de son nom, à la reconnaissance des hommes simples qui se croient guéris par son art, tandis qu’ils ne le sont que par la nature. Le mensonge des choses d’ici-bas répugne à sa conscience austère. Les élans de sa grande âme se heurtent et se blessent incessamment aux limites de son existence terrestre. Sa patrie est ailleurs. Son esprit, fait à l’image de Dieu, voudrait entrer en commerce avec ses pareils, les esprits divins qui président à l’harmonie des mondes, et plonger avec eux au sein toujours vivant de la nature infinie. À l’aide des formules de la magie qui lui sont familières, Faust évoque les esprits invisibles; il les interroge. Leur apparition fugitive, leurs réponses énigmatiques le consternent, car il voit que, s’il a eu la puissance de les appeler, il ne saurait ni les retenir ni les comprendre. C’est alors que le désespoir s’empare de lui, et que, n’attendant plus rien de la vie, il s’adresse à la mort. D’une main hardie il saisit la coupe des aïeux; il y verse le breuvage libérateur.

L’invocation de Faust, ce chant sacerdotal d’un sacrifice dont il est à la fois le prêtre et la victime, atteint aux plus sublimes hauteurs où puissent s’élever l’âme et la poésie. Pour Faust, la mort n’a rien de lugubre. Il n’y voit ni une fin, ni un néant, ni même un sommeil dans la tombe. Les images sous lesquelles elle s’offre à lui sont toutes de mouvement. C’est la vague qui l’emportera comme Dante «dans la grande mer de l’Être;» c’est le char de feu qui le ravira jusqu’aux sphères célestes:

Zu neuen Ufera lockt ein neuer Tag, Ein Feuerwagen schwebt, auf leichten Schwingen, An mich heran!

Le suicide de Faust a plus de grandeur encore que le suicide de Caton; car, en rejetant la vie, Faust ne proteste pas seulement, comme le vertueux Latin, contre l’esclavage politique dans la prison romaine: il proteste, vaincu dans le combat avec Dieu, contre l’esclavage de l’humanité dans sa prison terrestre.

Et pourtant, combien il faut peu de chose pour que Faust renaisse à l’espérance et pour que la coupe fatale échappe à sa main!

Un souvenir, le son lointain d’une cloche, un chant d’église, lui rappellent la fête de Pâques, où jadis son enfance heureuse célébrait, avec le retour du printemps, la résurrection du Sauveur des hommes. Il s’attendrit en songeant aux consolations apportées à la terre par le miséricordieux crucifié. Toute l’austérité de sa pensée s’amollit. Un souffle de tendresse dissipe les noires vapeurs amassées dans son cerveau par la science solitaire. Tout à l’heure, il va se faire simple avec les simples, enfant avec les enfants. Suivi de son disciple Wagner, il va se mêler à la foule des promeneurs, dont les gais propos, les rires, les chansons célèbrent à leur manière la fête chrétienne. Mais le spectacle de la vie extérieure ne saurait longtemps captiver l’âme de Faust. Lassé bientôt de ces joies bruyantes, il s’assied à l’écart; il contemple les magnificences du soleil couchant; son inquiétude renaît, sa soif de la lumière éternelle. Il voudrait suivre les rayons de l’astre qui va quitter notre hémisphère. Il envie à l’aigle son aile, à l’alouette son chant, à la grue qui traverse les airs la puissance de l’instinct qui la guide. Il appelle à son aide les génies qui planent invisibles entre la terre et le ciel, il les adjure de remporter avec eux dans l’espace. C’est alors qu’apparaît Méphistophélès. Sous la figure d’un chien, il s’attache aux pas de Faust; il le suit à son retour dans la ville; il entre avec lui dans le laboratoire. La nuit est venue.--Cette longue exposition terminée, qui dans la Comédie n’occupe que la moitié d’un chant, l’action proprement dite, la tentation va commencer.

Je suppose, ma chère Viviane, que vous n’avez pas eu de peine jusqu’ici à reconnaître, sous les traits de Faust, Wolfgang Gœthe, à cette première période de sa jeunesse où nous l’avons vu, profondément troublé par l’incertitude et la discordance des choses de la vie, se jeter tout éperdu à l’enthousiasme de la mort.

VIVIANE.

La fiction est transparente, et Dante n’est pas plus Dante, ce me semble, que Faust n’est Gœthe.

DIOTIME.

Un coup d’œil sur la relation qui se noue entre Faust et Méphistophélès nous rendra plus sensible encore cette identité. Bien loin que le suicide de Faust et sa tentation nous soient donnés par Gœthe comme un signe de déchéance, il les entoure d’une solennité religieuse. C’est au moment où l’âme de Faust vient de s’exalter dans la contemplation d’un grand spectacle de la nature, c’est lorsque, absorbé dans une profonde méditation, ému, attendri, il cherche d’un cœur droit «mit redlichem Gefuhl,» pour le mettre à la portée de tous, le sens véritable des Évangiles, c’est à l’heure du recueillement et d’un pieux travail que Méphistophélès, quittant son apparence de chien, se présent au grave docteur. De même, lorsque Faust consent à se laisser arracher par le démon à ses rêveries solitaires, pour se jeter avec lui au train du monde, lorsqu’il va signer le pacte et qu’il en dicte fièrement les conditions, il se montre de tout point supérieur à celui qu’il appelle avec dédain «un pauvre diable,» et la pensée intime du poëte devient manifeste. Faust n’admet pas un instant que l’esprit de l’homme puisse être compris de Méphistophélès et de ses pareils. «Si tu peux m’abuser par les flatteries, lui dit-il, de telle sorte que je me plaise à moi-même, si tu peux me séduire par la jouissance, si jamais je goûte le repos dans le plaisir, que ce soit là mon heure dernière et que mon âme soit ta proie!»

Mais que veut-il donc, qu’attend-t-il du démon, ce dédaigneux Faust? Lui-même il va nous le dire; il y va insister de peur qu’on ne s’y méprenne. «Tu m’entends bien, dit-il à Méphistophélès, il n’est pas question de plaisir. Mon esprit, guéri du désir de savoir, veut vivre désormais de la vie active, et telle qu’elle est faite à l’humanité tout entière. Je veux étreindre tout ce que la destinée humaine enferme de bien et de mal; toutes ses douleurs, toutes ses joies, je les veux ressentir; je veux éperdument me plonger dans l’immense tourbillon de son activité sans relâche; puis, comme elle et avec elle, à la fin, être brisé!»

Vous le voyez, à peine l’âme de Faust a-t-elle perdu l’espoir de pénétrer par la science et par la philosophie jusqu’à l’essence de Dieu, que, intrépide, elle se jette à l’espoir de pénétrer par le sentiment, par l’action, jusqu’à l’essence de l’humanité. Serait-ce là une défaillance, une dépravation de sa noble nature? Aucunement. C’est une ambition moindre à laquelle il se résigne, après qu’il a reconnu vaine son ambition première. De vulgaires appétits, de lassitude, nulle trace dans les conditions altières de son pacte démoniaque. Nous y sentons toujours le même Faust dont l’âme est «habitée de Dieu.» Nous y sentons notre insatiable Gœthe dans la fougue généreuse, et que l’on disait endiablée, de son ardente jeunesse.

MARCEL.

Pardon si je vous interromps. Vous venez de nous dire que Méphistophélès quittait son apparence de chien; pourquoi ce chien? aurait-il, comme les bêtes de la Comédie, un sens allégorique?

DIOTIME.

Dès l’antiquité, le chien est un animal démoniaque. La déesse protectrice des sorcières, Hécate, Luciféra, se plaît à ses aboiements. Elle-même, elle prend souvent la forme d’une chienne. De la sorcellerie païenne, le chien magique passe dans la sorcellerie chrétienne; de la légende d’Apollonius de Tyane, le chien noir passe dans celle d’Agrippa, le nécromancien allemand. Celle-ci nomme le chien du plus ancien Faust, qui n’est autre que le diable en personne, Prœstigiar. Gœthe, que nous avons vu très-superstitieux, n’était pas exempt d’une certaine antipathie fort peu rationnelle pour la race canine.

Mais continuons. La supériorité morale de Faust sur Méphistophélès se marque de plus en plus à mesure qu’on avance dans le drame. Quand Méphistophélès, qui a promis à Faust de lui faire faire un cours complet du petit et du grand monde, le mène à la taverne d’Auerbach, rendez-vous de gais compagnons et d’étudiants en goguette, quand il le conduit à la cuisine de la sorcière pour y boire le philtre qui lui rend la jeunesse, Faust n’exprime que répugnance et dégoût. Dans la taverne, il assiste, impassible, aux expansions bruyantes de l’insipide orgie, et n’exprime qu’un désir, celui de quitter de tels lieux. Chez la sorcière, son dégoût est au comble. Mais là, tout à coup, dans un miroir magique, il aperçoit une figure de femme qui attire et captive son regard. Cette femme qui ne ressemble à aucune autre, cette apparition céleste, cette beauté pure dont la seule image, au milieu des laideurs d’une basse sorcellerie, le fait tressaillir d’amour, c’est Marguerite.

MARCEL.

Je vous admire, Diotime. Vous avez le talent de l’Église catholique en son premier génie; vous transformez les démons en saints ou en quasi-saints. Vous venez de nous habiller très-joliment Méphistophélès en Virgile; je suis curieux de voir comment vous allez vous y prendre pour vêtir la petite Gretchen des rayons de Béatrice.


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