Full Text - Section 66
MARCEL.
C’est la vieille histoire de Job. Mais qu’est-ce au juste que ce démon qui n’est pas Satan en personne, et d’où vient ce nom de Méphistophélès?
DIOTIME.
Le nom de Méphistophélès, donné par Gœthe à son démon, n’est qu’une variante du Méphistophel, Méphostophiles ou Méphistophilus qui figurent dans la légende, du Méphistophlès des marionnettes et du Méphostophilis de Marlowe. Les commentateurs ne s’accordent pas entièrement sur sa signification. On le suppose provenant d’une mauvaise étymologie grecque, et voulant dire ou bien celui qui n’aime pas la lumière ou bien celui qui aime Méphitis, la divinité qui préside aux miasmes. Quant au caractère moral de Méphistophélès, il est tout simplement, dans les livres populaires, le tentateur des Écritures, qui promet à nos premiers parents de les rendre semblables à Dieu, et qui offre à Jésus la domination sur tous les royaumes de la terre. Gœthe, en transformant la légende du XVIe siècle selon le génie du XIXe, fait de son démon une incarnation du doute et de l’ironie inhérents à l’esprit humain. Son Méphistophélès est le Satan moderne, le Satan de bonne compagnie, comme l’a si bien dit Lamartine, le galant cavalier qui porte l’épée au côté, la plume au chapeau, le manteau court sur l’épaule, qui se fait appeler M. le baron et sait par cœur son Voltaire. C’est à peine si, au sabbat, les sorcières le reconnaîtront, tant il sent peu son enfer, si lestement il a dépouillé les attributs du vieux diable. Un des interprètes les plus profonds de Faust, le biographe de Hegel, Karl Rosenkranz, incline à croire que Gœthe, en créant ce diable contemporain, a voulu en quelque sorte dédoubler son héros, et que Méphistophélès, à la façon des sorcières dans Macbeth, personnifie la lutte intime des passions ambitieuses dans l’âme de Faust. Ce qui est certain, ce qui est clairement énoncé dans le prologue, c’est que, aux yeux du poëte, le mal personnifié dans Méphistophélès n’est pas le mal absolu, infernal, de la théologie chrétienne, mais le mal relatif, inséparable de la condition humaine et qui, dans l’ordre universel, est subordonné au bien.
ÉLIE.
C’est là encore, si je ne me trompe, une idée toute spinosiste. Spinosa ne dit-il pas quelque part que rien n’arrive dans l’univers qu’on puisse attribuer à un vice de la nature?
DIOTIME.
En effet.--Méphistophélès, c’est lui-même qui le dit, voudrait le mal, mais quoi qu’il fasse, finalement, il se trouve avoir coopéré au bien. Il est railleur des ambitions spéculatives de l’homme et de sa prétention à la vie angélique; il est sensuel et libertin, convoiteux des plaisirs charnels; mais il n’est ni athée ni même méchant à outrance. Il a compassion des pauvres humains; il se fait quelque scrupule de les tourmenter; il se plaît dans la société du bon Dieu, qui, à son tour, le souffre et lui permet d’en agir à sa guise, afin d’exciter par la tentation et la contradiction la paresse naturelle de l’homme. Aussi Méphistophélès, tout en se flattant d’entraîner Faust à la perdition, va-t-il lui servir d’aiguillon et le pousser, de curiosité en curiosité, d’erreur en erreur, vers une vie plus haute. Nous en sommes avertis dès le prologue. Le sourire du Seigneur nous rassure, non-seulement quant au salut de Faust, mais encore quant au châtiment du démon, le Père Éternel voulant la confusion de Méphistophélès, non sa réprobation, et n’ayant d’autre but, en acceptant la gageure, que d’amener la créature démoniaque à reconnaître la bonté native de la créature humaine. Il paraît même que, à l’origine, Gœthe avait formé le plan plus hardi de réhabiliter entièrement, de sauver Méphistophélès. Il avait pour lui un faible; il ne lui déplaisait pas du tout qu’on le reconnût lui-même dans son cher démon. Il avouait à son ami Merck, qui ne s’en offensait pas, lui avoir emprunté, pour en douer Méphistophélès, les traits les plus piquants de son esprit railleur et cette verve satirique qui tant de fois avait contenu et ramené à la raison les élans désordonnés, les enthousiasmes excessifs de notre jeune Werther. Méphistophélès, dans la conception de Gœthe, n’est donc pas un obstacle au salut, mais un agent du salut, agent dont le concours est nécessaire, quoique subalterne. C’est en ce sens qu’il n’est pas très-différent du Virgile de la Comédie.
VIVIANE.
Comment cela?
DIOTIME.
Le Virgile de la légende, vous vous le rappelez, s’il n’est pas précisément un démon, est du moins un sorcier, un magicien. Il n’a pas connu le vrai Dieu; Dante le met au premier cercle de l’enfer,
Nel primo cerchio del carcere cieco.
Il fait de lui le représentant de la raison naturelle, de la sagesse antique, comme Méphistophélès est le représentant du doute, de la critique, qui sont les éléments essentiels de la sagesse moderne. Virgile, pas plus que Méphistophélès, ne saurait entrer au paradis. Il quitte Dante au seuil, non pas, il est vrai, moqué, bafoué comme le sera Méphistophélès par les anges qui lui enlèveront l’âme de Faust, mais négligé, oublié, nous l’avons vu, se reconnaissant lui-même un guide indigne, inutile du moment que l’âme du poëte s’est ouverte à la sagesse divine qui lui apparaît sous les traits de Béatrice.
ÉLIE.
Je trouve votre interprétation ingénieuse; mais j’ai besoin d’y réfléchir avant de l’adopter, car, je l’avoue, elle me surprend un peu.
DIOTIME.
Pas plus que pour tout le reste, Élie, je ne vous demande ici d’entrer dans mon sentiment sans le contrôler. Mon désir, c’est que, en nous quittant, vous emportiez de nos entretiens l’envie de relire les deux poëmes, et que, de la comparaison que je vous aurai suggérée, il naisse dans votre esprit quelques clartés nouvelles. Mais où en étais-je restée?
VIVIANE.
Vous ne nous avez parlé encore que du prologue de Faust.
DIOTIME.
La scène s’ouvre, comme dans la Comédie; aux premiers jours du printemps. C’est le moment où, selon la légende, le monde a pris naissance; c’est, pour l’Église chrétienne, le temps sacré de l’incarnation et de la résurrection du Sauveur. C’est, en astrologie, l’heure où brillent les constellations propices. En Allemagne comme en Italie, la douce saison, «la dolce stagione,» se célébrait en des fêtes charmantes.
ÉLIE.
Il n’y a pas longtemps que je lisais dans une lettre de Pétrarque le récit d’une fête du printemps à laquelle il assistait à Cologne. On ne peut rien imaginer de plus poétique. Ce devait être un reste de quelque solennité païenne. De longues processions de femmes, vêtues de blanc et ceintes de guirlandes, descendaient en chantant des cantiques sur les bords du fleuve. Elles lui portaient en offrande des touffes d’herbes symboliques qui, jetées au courant des flots rapides, entraînaient avec elles tous les malheurs de l’année.
MARCEL.
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