Full Text - Section 65

ÉLIE.

Mais permettez, c’est là une erreur renouvelée des Grecs et des Romains. Les philosophes païens n’ont-ils pas cru longtemps, même après la tentative avortée de Julien, à un Olympe rajeuni, renouvelé par l’admission de toutes les divinités de l’Orient? Platon, dans sa belle interprétation des mythes du paganisme et des fables populaires, ne s’efforçait-il pas d’en dégager le sens religieux? Les habiles et les sages du polythéisme n’ont-ils pas poursuivi très-longtemps la pensée d’une réforme, d’une épuration, d’une idéalisation des croyances païennes dégénérées? Qu’est-il advenu de tout cela? Quand les dogmes et les mythes périssent, force est bien que les cultes périssent avec eux…​ Oserai-je vous demander où vous trouvez exprimées ces opinions de Gœthe touchant le christianisme de l’avenir?

DIOTIME.

Partout, dans ses romans, dans ses poésies, dans ses lettres, dans ses entretiens, dans le cycle entier de son œuvre, des premières pages de Werther à la dernière scène de Faust, mais nulle part aussi explicitement, d’une manière aussi didactique, que dans son Wilhelm Meister, particulièrement à la fin des Wanderjahre, dans cette mystérieuse initiation des sanctuaires, des tabernacles d’une religion nouvelle, où Gœthe s’est fait, comme il l’a dit, le prophète de ses propres songes.

ÉLIE.

Mais, en admettant cette religion progressive, à part la tolérance (et la tolérance, c’est au fond l’indifférence), je ne vois pas du tout ce que gagnerait la morale à perdre la sanction des dogmes. Car je suppose que, en rejetant le dogme chrétien, Gœthe rejetait du même coup l’idée de récompense et de châtiment dans une autre vie, cette antique et utile croyance sur laquelle repose, avec la religion, la morale de tous les temps.

DIOTIME.

Les croyances qui inspirent l'Éthique de Spinosa, celles qui ont dicté le Manuel d’Épictète, et les pensées de Marc-Aurèle, ne me laissent, à parler vrai, aucune inquiétude touchant la morale qui en découle, mon cher Élie, bien que cette morale, d’une pureté parfaite, ne cherche d’autre sanction que celle de la conscience intime. Quand les stoïciens déclarent qu’il n’y a de vertu véritable que celle qu’on embrasse avec désintéressement, quand Spinosa écrit que la béatitude n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même, je me sens pénétrée pour la nature humaine d’un respect profond qui s’ébranle quoique peu, je l’avoue, au spectacle de ces châtiments et de ces béatitudes, de ces enfers et de ces paradis, que les législateurs des religions dogmatiques ont jugés indispensables pour porter les hommes au bien. Je ne vois pas du tout, par exemple, ce que perdrait la douce morale de Jésus à ne plus s’appuyer sur l’idée juive du Dieu jaloux et vengeur, et sur cette abominable loi du talion imposée par la barbarie des temps à la miséricorde éternelle et infinie.

VIVIANE.

Mettriez-vous au-dessus de la morale chrétienne la morale païenne?

DIOTIME.

La morale des païens, aussi bien celle de Zénon, de Marc-Aurèle et d’Épictète que celle de Pythagore et de Socrate, n’était pas plus pure assurément que la morale évangélique, mais elle avait cet avantage, qu’elle formait l’homme tout entier, pour la vie active, politique et même esthétique. La recherche du beau s’y confondait avec la recherche du juste. Les récits de l’Évangile, au contraire, et après eux les plus beaux livres de la sagesse chrétienne, ne font que reprendre la morale de l’Ecclésiaste pour qui toute chose terrestre est vanité, toute nature corruption. La beauté leur est suspecte et tient de près au péché. Ils n’enseignent que le renoncement; ils ne sont propres qu’à former des ascètes. Ils ont mis dans le monde moderne le marasme, le spleen, le dégoût de la vie. Dans le Nouveau Testament comme dans l’Ancien, le principe même de la société est condamné; le désir de savoir a nom Satan. La civilisation a pour origine le péché de l’homme: les premières villes sont bâties, les premiers arts sont inventés par les méchants, par les fils de Caïn le fratricide, pour écarter de lui jusqu’à l’idée de famille, Jésus, d’ordinaire si doux, n’a que des paroles acerbes. L’image de la vie parfaite, il la tire du lis des champs et des oiseaux du ciel, ce qui devient de jour en jour moins conciliable avec l’opinion et l’état modernes, où tout se fonde sur la science, l’industrie, le travail et l’association; qui récompensent des plus grands honneurs les grandes poursuites de l’esprit, les découvertes, les entreprises; où la vie contemplative ne s’appellerait plus que la vie oisive.

MARCEL.

Mais il me semble que la vertu stoïcienne, qui menait à la résignation conjugale de Marc-Aurèle et un suicide de Caton, reposait bien aussi sur l’idée du renoncement, et qu’elle n’était pas exemple d’exagération.

DIOTIME.

La résignation débonnaire de Marc-Aurèle aux déportements de Faustine, c’est encore là une histoire édifiante, inventée pour ridiculiser la sagesse païenne. Quant au suicide de Caton, c’était l’acte d’une volonté libre qui savait préférer, à une certaine heure, dans certaines circonstances fatales, la mort à la vie; tandis que l’idéal même de la perfection chrétienne ferait de toute la vie un long suicide. La morale stoïcienne avait pour fondement, il est vrai, la parfaite soumission à la nécessité des choses. Pour procurer à l’homme la liberté intérieure, elle mettait le frein aux sens, à l’emportement des passions, mais elle ne commandait rien qui ne fût selon la nature. Avec un sentiment profond de la mesure, de cette mesure souveraine qui fait la perfection de l’art grec, elle visait à faire des sages non des saints, des hommes, non des anges, des actions excellentes, non des miracles. Elle ignorait ces excès, ces tensions de l’imagination chrétienne qui touchent à l’insanité ou à l’insincérité, tant elles semblent contraires à la raison. Elle ne conseillait pas l’abstinence et l’humilité, mais la frugalité et la modestie. Elle ne souhaitait pas la maladie, comme Pascal, parce qu’elle est «l’état naturel du chrétien,» elle se contentait de dire avec Épictète: «Si tu supportes la fièvre comme il convient, tu as tout ce qu’il y a de meilleur dans la fièvre.» Elle ne contristait pas la nature enfin, elle n’amoindrissait pas la vie; elle ne fuyait pas le monde, comme le voudraient nos moralistes chrétiens; elle enseignait à y vivre courageusement, modérément, justement, en y pratiquant, non pas cette vertu servile et superstitieuse qui ploie sous la tyrannie céleste ou terrestre, mais cette vertu noble et libératrice qui s’appuie sur le droit et résiste énergiquement à toute usurpation, à toute tyrannie d’où qu’elle vienne, de César ou de Jupiter. De cette grande vertu sociale et politique des âmes républicaines, on ne trouve aucune trace dans l’Évangile. Elle n’y pouvait pas même être soupçonnée, tant elle était étrangère à la nation juive, à la personne contemplative de Jésus et aux circonstances du petit troupeau galiléen qui le suivait. Mais, après le long intervalle du moyen âge où le mysticisme chrétien l’avait obscurcie, elle a reparu lumineuse; elle a parlé avec force et gravité par la bouche du juif Spinosa; elle a retrempé le christianisme de Herder; elle a revêtu enfin, dans l’œuvre de Gœthe, sa forme idéale…​

Mais si nous continuons à disserter de la sorte sur Dieu, sur l’immortalité, sur l’Évangile, sur le stoïcisme, sur tout au monde, vous me ferez perdre entièrement de vue mon sujet, et je m’en irai à l’aventure, au plus loin de Faust…​

VIVIANE.

Vous avez raison; pour ma part, je tâcherai de ne plus interrompre.

DIOTIME.

Vous avez vu que la tragédie de Gœthe repose, comme la Comédie de Dante, sur la donnée première des communications surnaturelles entre le monde terrestre et le monde céleste. Dès le prologue de Faust, le poëte germanique frappe l’accord qui nous ouvre les régions merveilleuses de la mythologie chrétienne. Nous sommes en pleine légende. La scène se passe dans le ciel. Les personnages sont Dieu le Père, les trois archanges, un suppôt de Satan, le démon Méphistophélès. Celui-ci, qui paraît en assez bons termes avec le Seigneur, vient de temps en temps causer avec lui et l’entretenir de ce qui se passe sur la terre. Cette fois le bon Dieu lui demande des nouvelles du docteur Faust, qu’il appelle son serviteur et qu’il qualifie d’homme juste. Méphistophélès, impatienté de ces louanges données à une espèce de fou, à un métaphysicien tout absorbé à la recherche de l’infini et qui ne sait rien de la vie réelle, veut gager avec le Seigneur qu’il ne lui sera pas difficile de tenter cet esprit malade et de l’entraîner hors de la droite voie. Le Seigneur, en souriant, accepte la gageure, bien certain qu’il est de ne pas la perdre, l’homme dans ses obscurs instincts ayant toujours, dit-il, conscience du droit chemin.

MARCEL.

À la bonne heure! Voici un bon Dieu qui parle fort bien. Il est de l’avis de la demoiselle de Gournay, cette aimable fille de notre grand Montaigne, laquelle écrit quelque part: «L’homme naît à la suffisance et à la bonté tout ainsi que le cerf naît à la course.»

DIOTIME.

Après quelques paroles courtoises, échangées entre le bon Dieu et le démon, Méphistophélès quitte le ciel, et l’action terrestre commence.


Looking for comments…

Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.