Full Text - Section 64
Gœthe mettait la révélation chrétienne au-dessus de toutes les autres.
MARCEL.
Par quelle raison, s’il ne croyait pas que le révélateur était Dieu?
DIOTIME.
Par la raison, c’est lui-même qui le dit, que le christianisme a apporté aux hommes un sentiment qui n’existait pas auparavant, ou qui, du moins, n’existait que d’une manière voilée: la sanctification de la souffrance (on a trop oublié les stoïciens et, bien avant eux, les héros d’Homère qui disent que les étrangers et les pauvres viennent de Dieu). C’est encore là une de ces grandes pensées qui viennent du cœur et qui abondent, quoi qu’on en ait dit, chez notre poëte. Gœthe était chrétien, sincèrement chrétien, au sens le plus vrai et le plus spiritualiste, par cette grande reconnaissance historique et philosophique des mérites divins du christianisme. Il avait coutume de dire que la religion chrétienne était sublime et n’avait nul besoin des preuves de la théologie. Mais il était entré trop avant dans l’idée d’une éducation perpétuelle du genre humain, il admirait trop la grandeur du panthéisme oriental et la beauté du polythéisme hellénique, pour consentir à voir dans l’orthodoxie chrétienne, qui n’occupe qu’un moment dans le temps et dans l’espace, le salut exclusif et définitif du monde.
MARCEL.
Voilà un singulier chrétien; qu’en dis-tu, Viviane?
DIOTIME.
Je ne sais pas trop de quel droit nous serions ici plus exigeants que les saints du quiétisme et que cette «belle âme» chrétienne, Suzanne de Klettenberg, qui ne concevait pas le moindre doute, nous dit Gœthe, touchant son salut.
MARCEL.
C’est-à-dire que cette demoiselle voulait faire de Gœthe un saint à sa mode, et qu’elle avait probablement un grand faible pour les beaux yeux du jeune néophyte.
DIOTIME.
Mais la Faculté de théologie de l’université d’Iéna, direz-vous qu’elle était sensible aux beaux yeux de Gœthe, quand, pour honorer le cinquantième anniversaire de sa naissance, elle lui offrait le diplôme de théologien (encore une ressemblance avec l’Allighieri), lui rendant grâces d’avoir «honoré, encouragé, protégé et avancé les vrais intérêts de l’Église chrétienne?»
VIVIANE.
Je voudrais me faire une idée plus nette de ce que Gœthe entendait par l’Église.
DIOTIME.
Gœthe qui, malgré sa puissante personnalité, ne croyait à rien de grand que par l’association des cœurs et des volontés, aimait les Églises. Il haïssait, au moins autant que Dante, l’esprit d’inquisition et de domination qu’engendre dans les sacerdoces la prétention à la possession de la vérité absolue; il croyait que vouloir l’immobilité d’une religion, c’est vouloir sa mort; mais il voyait dans la communauté des fidèles un moyen d’édification et de sanctification incomparable.
MARCEL.
Les fidèles à qui et à quoi?
DIOTIME.
Les fidèles à un Dieu grand et bon; les fidèles à une humanité souffrante et méritante; les enfants d’un même père s’aimant les uns les autres, et persévérant ensemble, non dans la minutieuse observance de préceptes et de rites puérils ou ostentatoires, mais dans le culte désintéressé de l’idéal, dans la virile pratique de la justice et de la charité. Et nulle part Gœthe ne voyait une telle assemblée de fidèles plus près de se réaliser que parmi les vrais chrétiens.
ÉLIE.
Réalisée, ce me semble, et non pas près de se réaliser.
DIOTIME.
Gœthe, tout en faisant sa part, sa grande part à l’Église chrétienne dans l’éducation du genre humain, la trouvait encore trop étroite et trop incomplète. Pour devenir véritablement universelle et conquérir un légitime empire sur les âmes dans le monde tout entier, elle avait, selon lui, quelque chose de très-considérable à accomplir. Il lui restait, en laissant tomber de sa doctrine tout ce qui offense la raison, à se réconcilier pleinement avec la science et avec la philosophie. Il fallait que, au lieu d’exclure, comme elle l’a fait jusqu’ici, les religions antérieures, les schismes et les hérésies, elle leur ouvrit son sein. Il fallait que, à côté des révélateurs et des saints qui lui sont propres, elle fit place, dans un panthéon élargi, aux prophètes, aux saints, aux martyrs de l’humanité, dans tous les temps et chez tous les peuples. Il fallait enfin que, cessant de s’acharner à la possession exclusive et en quelque sorte matérielle d’un Christ dogmatique et surhumain, elle réalisât le type du Christ idéal, type humain d’une perfection toujours croissante, et que, dans une conciliation suprême, conforme au génie de Jésus, mais écartée par l’âpreté violente de ses successeurs, elle osât proclamer à la face du monde, avec la sanctification de la souffrance, la sanctification de la joie.
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