Full Text - Section 63

DIOTIME.

Gœthe croyait à une âme qui avait, comme Dieu, conscience d’elle-même. Il croyait à une intelligence pure, à une monade humaine (il empruntait volontiers ce mot à la philosophie de Leibnitz), qui, tombée du sein de l’éternité dans l’existence terrestre, n’y épuisait pas toute sa puissance d’intention, et aspirait à remonter vers la monade suprême, vers Dieu, l’objet de son amour «toujours renaissant et toujours satisfait.» Il pensait, comme Épictète, que l’univers se compose d’une immense hiérarchie d’âmes ou de monades; qu’il y a des âmes de rosiers, de fourmis, d’étoiles. Il admettait que les âmes humaines étaient également hiérarchiques et douées d’une vertu d’immortalité variable. Il supposait (et cette supposition lui a fait écrire, dans une des plus belles scènes du second Faust, le chœur des suivantes d’Hélène) que les âmes ou monades inférieures, quand le corps se dissolvait à la mort, retournaient chacune où l’entraînait sa pente naturelle, à la terre, à l’eau, au feu, à l’air; et que, seules, les âmes purifiées de tout élément terrestre, les monades parfaites, essentielles, entéléchiques, comme il les appelait, celles que la raison pure, l’amour désintéressé, avaient gouvernées, entraient dans des régions supérieures, dans une vie plus éthérée, où, douées d’une faculté de développement indéfinie, elles devenaient, selon son heureuse expression: «de joyeuses coopératrices de Dieu dans l’univers.» Soit ressouvenir, soit imagination. Gœthe se croyait certain d’avoir passé déjà par des états antérieurs et d’emporter avec lui dans la tombe des forces qui ne trouveraient à se satisfaire que par delà, dans une existence nouvelle. Il nourrissait à cet égard une espérance invincible, s’en remettant volontiers à Dieu, comme Herder, du soin de décider ce qui, de son existence terrestre, aurait mérité de survivre. Mais avec son imperturbable justesse, ne confondant jamais les deux ordres de la connaissance, notre poëte avouait que ces objets de son espoir étaient des vérités de sentiment pour lesquelles, quoi qu’en disent les théologiens, il n’est point de démonstration, autrement qu’insuffisante. Sur ces problèmes éternels, avait-il coutume de dire, les philosophes ne nous apprendront jamais rien de plus que ce que nous dit l’instinct.

ÉLIE.

Si je vous ai bien comprise, Gœthe investissait les âmes d’un droit à l’immortalité conditionnel et en quelque sorte facultatif?

DIOTIME.

Il le dit explicitement: «Nous sommes tous immortels, mais nous ne le sommes pas de la même façon;» et ailleurs: «À mesure que nous nous rendons plus raisonnables, nous augmentons nos droits à l’immortalité.» C’était, vous le savez, la doctrine de Spinosa, qui est à Gœthe ce que saint Thomas est à l’Allighieri. C’était, avant Spinosa, l’idée de Pythagore, de Platon, d’Épictète.

MARCEL.

Ce que je vois de plus clair dans tout ce que vous venez de dire, c’est que votre Gœthe est complètement spinosiste, autrement dit athée.

DIOTIME.

Spinosa est un athée, Marcel, absolument comme Socrate est un corrupteur de la jeunesse, Épicure un débauché, Mahomet un imposteur, Machiavel un scélérat, Voltaire un impie, le docteur Strauss un négateur du Christ. Laissons ces qualifications aux histoires édifiantes. Les impies et les athées, ce sont les bonnes gens qui répètent, sans y regarder, de pareilles choses; car, en vérité, ce serait grande confusion pour Dieu que des intelligences telles que Voltaire, Machiavel ou Spinosa n’eussent aucun rapport avec l’éternel foyer de toute lumière. Gœthe était disciple de Spinosa, disciple fervent, il s’en fait gloire; non pas de ce Spinosa qu’un zèle détestable a marqué du signum reprobationis, mais du Spinosa véritable, de notre Spinosa à nous, de celui que j’appelle un saint, tant sa vie a été pure et désintéressée, tant il croyait profondément et passionnément en Dieu.

VIVIANE.

Mais Gœthe, pas plus que Spinosa, ne croyait en Jésus-Christ?

DIOTIME.

Gœthe, comme les plus éminents entre ses contemporains, comme les premiers initiateurs de ce grand mouvement religieux qui commence à Lessing, à Herder, et qui se continue sous nos yeux, au sein du protestantisme allemand, américain, hollandais et français, par Parker et par ses disciples, croyait à un Christ de plus en plus dégagé des étroites formules de l’orthodoxie, renouvelé et grandi, lui aussi, avec tout l’ensemble des conceptions humaine.

MARCEL.

Vous voulez dire à un Christ de fantaisie, qui n’a aucun rapport avec le Christ de l’Évangile, n’est-ce pas?

DIOTIME.

Gœthe croyait de toute son âme au Christ de l’Évangile, mon cher Marcel; à ce Christ en qui, selon Spinosa, «l’éternelle sagesse de Dieu s’est manifestée plus qu’en aucun autre…​»

MARCEL.

Plus qu’en aucun autre homme, apparemment; mais aux miracles qui le font Dieu? Gœthe n’y croyait pas plus que Voltaire.

DIOTIME.

Assurément, Gœthe ne croyait pas à ces miracles puérils par qui Dieu, à un certain jour, suspendrait, pour l’ébahissement des esprits grossiers, les lois que, dans son infaillible conseil, il a données de toute éternité à la nature. Il ne croyait pas à ce merveilleux charnel, insupportable aux intelligences élevées, qui change l’eau en vin dans un repas de noces, dessèche le figuier parce qu’il ne porte point de fruits, et pousse les démons dans le corps des pourceaux; cependant, il ne l’expliquait pas à la façon de l’école voltairienne, par la fourbe et la supercherie. Il considérait les miracles comme une création spontanée de l’imagination du peuple; à ce titre, il les respectait.

MARCEL.

Vous voulez dire que Gœthe avait pour Jésus-Christ les sentiments qu’il pouvait avoir pour Moïse, je suppose, pour Mahomet, pour Bouddha…​

DIOTIME.


Looking for comments…

Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.