Full Text - Section 62
MARCEL.
Ah! bon Dieu! je prévois que je vais regretter l’enfer, peut-être bien même le paradis du Florentin.
DIOTIME.
Je vais vous mettre à même de choisir.--Dès les premiers vers de nos deux poëmes, la différence d’étendue et d’intensité philosophique se marque, et l’on peut en entrevoir toutes les conséquences. Dante, vous vous en souvenez, entre en scène le plus simplement du monde. C’est lui-même qui parle en son propre nom. En quatre tercines, il expose tout ce qu’il a besoin de faire connaître pour préparer l’action qui commence. Il raconte que, à trente-cinq ans, il s’est égaré hors de la droite voie; et qu’un jour, s’étant endormi, il se trouve au réveil dans une forêt sauvage où il a fait les rencontres qu’il va dire.
Gœthe ne pourrait plus procéder d’une manière aussi directe. Il n’a plus pour auditoire une foule croyante qui se presse dans les églises pour entendre le récit véritable d’un voyage qu’elle tient pour réel. Personne, dans l’Allemagne du XIXe siècle, ne prendrait le poëte au sérieux, s’il racontait qu’il a fait un pacte avec le diable. Sur ce point, les bonnes femmes de Francfort ne sont guère moins différentes des bonnes femmes de Vérone que Herder ne l’est de saint François d’Assise. Il faudra donc, pour la vraisemblance poétique, que Wolfgang Gœthe revête la robe et le bonnet du docteur Faust. Il faudra qu’il nous montre son héros égaré, non plus métaphoriquement dans la forêt obscure, mais véritablement dans les ombres métaphysiques de son propre esprit; épouvanté non plus par trois bêtes féroces, visibles et tangibles, mais par les ignorances monstrueuses de la science humaine, par les insondables mystères de la nature. Il ne lui suffit pas, comme à Dante, de nous dire qu’il est hors de la droite voie; nos curiosités modernes voudront savoir pourquoi et comment il l’a quittée.
ÉLIE.
Je ne vois pas bien la raison de cette différence.
DIOTIME.
La raison, Élie, elle est tirée encore de la différence des conceptions. Il serait d’un intérêt médiocre, vous en conviendrez, de connaître exactement, avec détail, par quelles distractions mondaines, par quel libertinage de l’esprit ou des sens, par quels doutes particuliers sur tel ou tel point de dogme ou de doctrine, par quelles faiblesses accidentelles, par quels entraînements passagers, Dante s’est éloigné de la voie droite. Le nom, l’âge ou l’état de ses pargolette nous importe très-peu; tout au contraint le désespoir de Faust, qui est le grand doute philosophique de la pensée allemande, cette permanente inquiétude de Dieu qui fait à la fois sa faiblesse et sa grandeur, aura droit, dans tous les temps, au plus profond intérêt de tous les hommes. Et c’est pourquoi, au lieu de quelques tercines, Gœthe, pour nous bien faire comprendre le trouble de son héros, et ce qui l’a causé, écrira tout un prologue, plusieurs scènes très-longues, et fera intervenir une foule de personnes dont l’Allighieri n’aurait que faire. Gœthe ne pourra non plus qu’à l’aide d’une certaine ironie faire arriver devant des spectateurs sans crédulité le démon Méphistophélès, tandis que le magicien de Naples, le sage de Mantoue, le bon Virgile, est au XIVe siècle sérieusement accepté des lettrés, si familier à l’imagination populaire qu’il n’est besoin à Dante d’aucun artifice pour se mettre en rapport personnel avec lui. Virgile aussi, malgré sa réalité historique, n’a pas à beaucoup près, dans la Comédie, la réalité de Méphistophélès dans la tragédie de Faust. Tous deux sont envoyés d’en haut, et ils apparaissent d’une manière surnaturelle; mais le chantre de l'Énéide n’est qu’une ombre qui va faire voir à Dante des ombres. Méphistophélès, au contraire, est une créature en chair et en os. Il ne se bornera pas, lui, à échanger avec Faust quelques courtoisies; il va lui faire signer de son sang sur parchemin un pacte authentique. Conformément à ce pacte, il servira Faust ici-bas; il vivra avec lui de la vie positive, de la vie «du petit et du grand monde;» il satisfera tous les désirs de son maître, sous la condition d’être à son tour, à l’expiration du temps, maître et seigneur de Faust dans l’autre vie.
ÉLIE.
Mais ce petit et ce grand monde, où Faust va vivre avec Méphistophélès, je ne saisis pas leur analogie avec l’enfer et le purgatoire de Dante.
DIOTIME.
La même différence que nous venons de signaler entre Virgile et Méphistophélès, nous la retrouverons entre les deux règnes de Dante et les deux règnes de Gœthe. L’enfer et le purgatoire de Faust ont quelque chose à la fois de moins réel et de moins idéal que l’enfer et le purgatoire de la Comédie. Dante, vous l’avez vu, y va de sa personne, mais ce n’est qu’en songe. Il ne fait que regarder, écouter ce qui s’y passe, il n’y prend part à aucune action; il n’y vient ni pour chercher Alceste ou Eurydice, ni pour ravir Proserpine ou délivrer Thésée, ni pour consulter Tirésias; tandis que Gœthe, sous le nom et le masque du docteur Faust, au lieu de regarder en rêve un enfer et un purgatoire matériels qui ne feraient plus ni peur ni compassion à personne, vivra effectivement de la vie véritable, et s’y fera à lui-même, par ses fautes et par le sentiment des malheurs qu’elles entraînent, une damnation intérieure. D’un effort courageux, il se dégagera de cet enfer moral, il se purifiera dans un purgatoire intime, jusqu’à ce que, s’élevant toujours par le bon désir, innocenté par l’amour qu’il ressent et par l’amour qu’il inspire, délivré enfin des épreuves de l’existence terrestre, il entre dans les régions supérieures de la vie divine. Et cette vie divine, ce paradis de Gœthe, il ne sera pas, comme le paradis dantesque, réalisé, matérialisé (le génie moderne ne pourrait plus tenter de décrire les demeures de Dieu); Gœthe nous arrêtera au seuil. Il n’y aura pour son héros d’autre béatitude que le pressentiment extatique d’un dieu prochain, mais incommunicable aux mortels.
MARCEL.
En d’autres termes, Gœthe doutait de tout et Dante ne doutait de rien. Celui-ci est un parfait croyant, l’autre un parfait sceptique.
DIOTIME.
Relisez le quatrième chant du Paradis, mon cher Marcel, vous y verrez si Dante ignorait le doute! Il le fait naître et pousser comme un surgeon au pied de toute vérité.
Nasce per quello, a guisa di rampollo, Appie del vero il dubbio: ed è nutura Ch' al sommo pinge noi di collo in collo.
C’est exactement, comme nous allons le voir, la pensée qui inspire à Gœthe son Méphistophélès. N’avons-nous pas déjà constaté, d’ailleurs, dans la vie du poëte allemand, combien le scepticisme était contraire à la nature religieuse de son esprit? Gœthe considérait avec Spinosa le scepticisme comme une maladie de l’âme, à laquelle il fallait «non dus raisonnements, mais des remèdes.» Sa foi n’était pas moins fervente que celle de Dante.
ÉLIE.
J’ai bien vu que Gœthe avait un grand besoin d’adorer et que sa pensée montait naturellement vers Dieu, mais il ne faudrait pas, ce me semble, donner à cette religiosité vague le nom de foi; car enfin, sans la croyance positive à un Dieu personnel, sans la croyance à l’immortalité de l’âme, il n’y a pas de foi, il ne saurait y avoir de religion véritable.
DIOTIME.
Gœthe croyait très-positivement en Dieu, mon cher Élie, non pas, à la vérité, à ce Dieu jaloux de la Genèse que l’on dirait inspiré de la Némésis antique et qui ne saurait souffrir la puissance et la noblesse de l’homme; il croyait à un Dieu unique, tout-puissant et conscient, je ne dirai pas beaucoup plus mais beaucoup mieux que Dante, car il ne laissait pas subsister à ses côtés, pendant toute l’éternité, cet anti-Dieu, ce Satan horrible qui demeure à jamais souverain de l’empire infernal. Gœthe croyait aussi très-certainement à l’immortalité de l’âme.
ÉLIE.
À l’immortalité, peut-être; mais à la personnalité?
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