Full Text - Section 60

DIOTIME.

En effet. Mais de même qu’il y a en plusieurs visions et plusieurs voyages en enfer, nous allons voir se produire un grand nombre de Faust. Celui du VIe siècle se nomme Théophilus; c’est un clerc de l’Église d’Adana en Cilicie, qui, par l’entremise d’un juif, signe de son sang le pacte avec le démon, mais qui finit par lui échapper néanmoins, grâce à l’intercession de la Vierge Marie. L’histoire de ce Théophilus figure dans un poëme latin de la nonne Hroswitha; elle a été rimée chez nous par le trouvère Rutebeuf, et on la voit représentée sur les vitraux de plusieurs de nos cathédrales du XIIIe siècle.

ÉLIE.

Je crois me rappeler l’avoir vue sur un vitrail de Notre-Dame de Paris.

DIOTIME.

Après ce Théophilus, une longue succession de personnages illustres, parmi lesquels beaucoup de papes, de savants, de docteurs, sont, du Xe au XVe siècle, en mauvais renom de pratiques diaboliques. L’innombrable famille des écoliers errants, scholastici vagantes ou bacchants, comme on les appelait, qui rapportent des universités de Tolède, de Salamanque et de Cracovie, où on les apprenait des Juifs, des Sarrasins, parfois même du diable en personne, les secrets de la sorcellerie; qui fréquentent les saltimbanques, les escrimeurs, les jongleurs de toutes sortes; qui visitent en Allemagne le Mont de Vénus et qu’excommunie l’Église, perpétuent et répandent au loin la tradition du pacte infernal. Il y a un Faust polonais, un Faust bohême, un Faust hollandais, etc.; mais le Faust véritable, le Faust historique de qui s’empare la légende allemande, appartient en propre à l’Allemagne et au XVIe siècle.

ÉLIE.

Vous admettez donc un Faust historique?

DIOTIME.

La réalité d’un ou même de plusieurs Faust n’est pas contestable. Il y a d’abord Faust ou Fust, l’associé, le trahisseur de Guttenberg, de qui le nom se rattache avec certitude à l’invention de l’imprimerie. On trouve aussi le nom de Faust inscrit dans l’année 1509, sur les registres de l’université de Heidelberg, au grade de bachelier de via moderna (ce qui signifie, paraît-il, qu’il était nominaliste). On ne saurait nier non plus, car il figure dans les lettres du temps sous le nom de Georgius Sabellicus, l’existence d’un aventurier prodigieux qui prenait le titre de prince des nécromants ou de Second Faust, ce qui en suppose un premier. Enfin, hors de doute est le compatriote de Mélanchton, l’ami d’Agrippa, le protégé de Franz von Sickingen, le docteur Johannes Faustus. Celui-ci, en un rien de temps, forme comme le noyau de toutes les nébulosités légendaires. Il s’empare de toutes les attributions des autres Faust. Il leur imprime, en les absorbant, et malgré les transformations qu’il subit dans différents milieux, un caractère typique. Et ce caractère se compose sous la double influence de l’esprit théologique de la Réforme et de l’esprit humaniste de la Renaissance qui travaillaient alors toute l’Allemagne. La crainte du diable qui possède encore Luther et l’audace de la science qui commence à paraître dans Copernic, ont une part égale à la formation de ce Faust définitif, qui devient le héros des chansons populaires et le personnage favori des pièces de marionnettes.

Il s’accrédite rapidement en tous lieux, de telle sorte que bientôt il n’est plus personne dans le peuple, dit un contemporain, qui ne sache raconter un tour de sa façon. Et ces tours, empruntés à tous les Faust précédents, emmêlent, à la manière dantesque, l’antiquité classique, la chronique du moyen âge et les affaires contemporaines. Né en pleine Allemagne, dans une petite ville du Palatinat, notre Faust fait ses études à Wittenberg, le berceau de la théologie protestante. Il est, comme il convient, ensemble nécromant, astrologue et alchimiste. Il récite de mémoire tout Platon et tout Aristote. Il restituerait, pour peu qu’on l’en priât, les comédies perdues de Plaute et de Térence. Se rendant invisible à volonté, il assiste aux combats de Pavie et de la Bicoque. Il est porté à travers les airs, tantôt par les chevaux, tantôt sur le manteau du diable. Il fait ainsi des voyages fabuleux; il va en Thrace, dans les Indes; il visite à Naples le tombeau de Virgile; il monte sur une haute montagne d’où il s’élance jusque dans les astres. Il explique les comètes et les étoiles filantes; il découvre les trésors cachés dans les chapelles en ruine; il joue aux étudiants, aux hôteliers, au pape, mille tours pendables. Partout, sous apparence de chien, son démon Méphistophélès le suit, docile à ses commandements; il lui amène, pour ses plaisirs, les sept plus belles femmes des Pays-Bas, de la Hongrie, de l’Angleterre, de la Souabe et de la France, etc.; il va lui chercher Hélène. Faust l’épouse; il en a un fils. Puis enfin, le temps du pacte expiré, et après qu’il a institué pour son héritier son disciple Wagner, Faust meurt de mort violente; il est emporté dans la nuit par le diable, au milieu des éclats de la foudre et du tonnerre, et la moralité de la légende chrétienne, c’est le danger de la science: Infelix sapientia.

ÉLIE.

C’est une chose bien curieuse et qui m’a souvent fait songer, que ce penchant, cette facilité de l’imagination populaire, à créer des types et à former d’une multitude de traits épars dans la réalité une figure mythique.

DIOTIME.

C’est au fond le besoin d’unifier, de composer; c’est l’instinct des artistes; tout le contraire de l’esprit d’analyse et de critique. Bien que spontané, et en apparence capricieux dans ses effets, ce don naturel de l’enfance de l’homme et de l’enfance des peuples obéit, si l’on y regarde de près, à une loi rigoureuse. Ce travail inconscient a son procédé régulier, et l’on peut y observer une des plus sensibles applications de la grande loi de métamorphose qui préside non-seulement, comme l’a constaté Gœthe, à la vie de la plante, mais encore à la vie de l’esprit humain. Il faut lire, pour s’en convaincre, les recherches de la critique allemande sur l’origine des mythes, et, chez nous, les beaux travaux d’Alfred Maury.

MARCEL.

Je parcourais précisément, ces jours passés, le volume de La Villemarqué sur notre enchanteur Merlin et sur sa douce amie, ta marraine, Viviane, qui, par parenthèse, était passablement curieuse et fantasque: et savez-vous quelle réflexion je faisais, moi, sur ces temps légendaires?

DIOTIME.

Laquelle?

MARCEL.

En songeant à ces fictions charmantes qui naissaient au bruit du rouet dans nos veillées de village; en me rappelant ces longues complaintes que rimaient nos Homères celtiques, et qui se chantaient par tout le pays, de grange en grange, de barque en barque, de berceau en berceau, avec mille variantes improvisées selon le goût particulier des gens de la mer, de la plaine ou de la montagne, pour de là se fixer en images dans nos livrets et se dramatiser dans les gestes de nos acteurs de la foire; en me remettant à l’esprit tout cet art naïf d’un temps que l’on appelle barbare, toute cette poésie qui coulait intarissable, à pleins bords, au milieu de nos landes et de nos forêts sauvages, je ne voyais pas bien, je l’avoue, ce que nous avions gagné au progrès, et je me posais cette question: Le suffrage universel, avec ses urnes de cuisine, avec ses carrés de papier qui, par la main du gendarme, du pompier ou du garde champêtre, apportent à nos paysans, qui ne savent pas les lire, les choix tout imprimés d’un préfet qu’ils n’ont jamais vu, ce grand droit de vote dont on ne sait que faire, répand-il dans nos campagnes plus de contentement que cet Espoir breton que nous avait mis au cœur le fils de la terre bretonne? Charme-t-il autant notre vie que ces belles pommes d’or qui tombaient une à une sur l’herbe verte, quand notre blond Merlin chantait dans le Jardin de la Joie, ou les arbres, dit la légende, portaient autant de fleurs que de feuilles et autant de fruits que de fleurs?

DIOTIME.

Il n’y a vraiment que vous au monde, Marcel, pour rapprocher des choses aussi dissemblables, l’urne électorale et les pommes d’or du Jardin de la Joie! Vous me rappelez ce bon bourgeois de Fribourg qui, tout ravi des deux chefs-d’œuvre dont venait de s’orner sa ville natale, m’adressait un jour, comme je venais de visiter la cathédrale et le pont suspendu, cette question étourdissante: «Que préférez-vous, madame, du pont ou de l’orgue?…​»

Assurément c’était un doux rêve que celui des fruits d’or de l’enchanteur Merlin et des guirlandes magiques que tressait sa Viviane pour l’enchaîner toujours à ses côtés sous le buisson d’aubépine; mais, croyez-moi, avant peu, ce sera une puissante réalité, cette urne domestique qui blesse aujourd’hui votre goût; ce sera une irrésistible magie, ce carré de papier blanc où le paysan, de sa main rude, écrira un jour le nom qui lui plaira, et qui, selon ce que lui dictera sa conscience, sa passion ou son intérêt, donnera à la république, pour la gouverner, un Cromwell, un Lincoln, un Médicis ou un Bonaparte!

  1. Mais revenons à la légende de Faust. Elle a eu, comme toutes les légendes, son développement naturel. Elle a passé du récit à la complainte, de la complainte au livre imagé, aux pantomimes des tréteaux de la foire. Soudain, elle fait un pas énorme, elle franchit les mers; elle touche le sol anglais travaillé déjà par ces puissants génies dramatiques qui préparent à Shakespeare la première scène du monde; elle s’empare de l’esprit du plus puissant d’entre eux. Elle y prend une signification profonde, un élan qui d’un bond la porte sur les hauteurs; elle devient la Tragédie du docteur Faust. La voici représentée sur le théâtre du comte de Nottingham, telle que l’a composée Christophe Marlowe. D’autant plus et d’autant mieux ce libre génie devait pénétrer et féconder la légende faustienne qu’il paraît avoir été lui-même, bien que né dans l’échoppe d’un cordonnier, une sorte de Faust, accusé en son temps, lui aussi, de curiosités défendues, d’épicurisme et d’athéisme.


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