Full Text - Section 58

Encore une fois, que voulez-vous que je vous dise? c’est le démon du cap Plouha qui fait des siennes. Diotime était si triste depuis hier!…​ Ce matin même, elle m’avait très-longuement parlé de notre pauvre George. J’étais hanté par les idées les plus noires…​ Enfin, je n’avais pas le sens commun, et je m’en suis convaincu quand, au moment de ma plus vive angoisse, j’ai vu Diotime s’asseoir aussi tranquillement que possible et s’entretenir avec un petit chercheur de crabes que, dans mon agitation extrême, je n’avais pas aperçu tout d’abord à ses côtés.

VIVIANE.

Vous étiez très-lié avec George, n’est-il pas vrai?

ÉLIE.

Je m’étais beaucoup attaché à lui dans le peu de temps que nous avons passé ensemble; c’était une nature charmante, la mieux douée que j’aie jamais rencontrée, et aussi la plus à plaindre.

VIVIANE.

J’ai vu son portrait, peint par Lehmann, dans la chambre de Diotime; il devait lui ressembler beaucoup. Quel noble visage, mais quelle mélancolie empreinte sur tous ses traits! Sans rien savoir, je l’aurais dit prédestiné? quelque chose de funeste.

ÉLIE.

Il avait apporté en naissant l’inclination à la mélancolie, à cette grande mélancolie germanique dont Diotime nous parlait tout à l’heure, et dont il est, je crois, bien difficile de guérir. La mort mystérieuse de sa mère avait jeté sur son enfance une ombre froide; très-jeune encore, il s’était, comme elle, essayé plusieurs fois, sans y réussir, au suicide.

VIVIANE.

Et sa famille l’avait su?

ÉLIE.

Sans doute. Mais comme il refusa toujours de s’expliquer, ses proches, oubliant la morne hérédité qui mettait dans son sang le dégoût de la vie, ne prirent point au sérieux ces tentatives vaines. On ne vit là qu’un peu d’ennui qu’il fallait distraire. On décida que George voyagerait.

VIVIANE.

Mais Diotime?

ÉLIE.

Diotime, sur qui la mort tragique d’une sœur très-aimée avait produit une impression ineffaçable, concevait à ce sujet plus d’inquiétude; mais, par des motifs que j’ignore, elle ne pensa pas devoir s’opposer aux volontés qui éloignaient George de la maison paternelle, elle me pria seulement de l’accompagner, et je partis avec lui pour la Grèce. Au bout de quelque temps, rappelé par des affaires, je crus pouvoir le quitter. Je ne le laissais pas seul; nous avions noué amitié avec Evodos. Vous le connaissez; vous savez de quel ascendant naturel, malgré sa jeunesse, il entraîne, il sait gagner à ses belles ambitions tout ce qui l’approche. J’espérais que, par ce lien nouveau, George insensiblement se rattacherait à la vie, et que peut-être même il en viendrait quelque jour à entrer de cœur et d’esprit dans les vues, dans les projets, dans les passions généreuses du jeune Hellène. Hélas! à peine rentré chez moi, je recevais une lettre d’Athènes; elle était scellée de noir; je l’ouvris en tremblant. Evodos m’écrivait qu’au lendemain de mon départ, George avait soudain disparu, et qu’après plusieurs jours de recherches, on avait appris, par des femmes de pêcheurs, venues de grand matin au Pirée pour y vendre leurs filets, que, pendant leur marche nocturne sur le rivage, elles avaient vu, bercé par la vague, un beau corps endormi, d’une blancheur angélique, et qui semblait comme enveloppé de lueurs merveilleuses…​

VIVIANE.

J’avais bien deviné quelque chose de tout cela, mais j’ignorais les détails. Croiriez-vous que Diotime n’a jamais prononcé devant moi le nom de George!

ÉLIE.

La dernière fois que nous avions parlé de lui ensemble, c’était à l’occasion d’une lettre d’Evodos qui s’occupait de faire placer, à l’endroit même où l’on a retrouvé le corps, une pierre funéraire. Les larmes que j’avais vues tomber des yeux de Diotime sur ses joues d’une pâleur mortelle m’avaient à tout jamais interdit d’éveiller ce souvenir. D’elle-même, ce matin, après plusieurs années de silence, elle l’avait rappelé, et j’en étais resté troublé plus que je ne saurais dire…​

Comme ils en étaient là, Viviane mit un doigt sur sa bouche, et s’avançant vivement à la rencontre de son amie qui déjà se trouvait à portée de la voix: Qu’avez-vous donc vu là-bas de si extraordinaire, lui dit-elle, et comment pouvez-vous si longtemps vous passer de nous?

--J’étais avec un autre ami, dit en souriant Diotime.

VIVIANE.

Un autre ami?


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