Full Text - Section 57
C’est en 1805. L’invasion française a réduit l’Allemagne à la dernière détresse. Le grand-duc de Weimar, le souverain bien-aimé de son peuple, est, sous de mensongers prétextes, accusé de trahison, menacé par Bonaparte de déchéance et d’exil. Gœthe pousse un cri d’indignation; tant d’injustice le révolte. Il ressent au plus profond les humiliations de la patrie sous le caprice du dominateur étranger. Tout aussitôt son parti est pris. Il n’hésite pas; il va suivre son royal ami dans l’infortune. Il s’en ira, dit-il, de village en village, de chaumière en chaumière, d’école en d’école, «partout où l’on connaît le nom du vieux Gœthe;» il rimera, il chantera les afflictions du peuple; et les femmes et les enfants s’attacheront à ses pas et répéteront en chœur sa grande complainte… Il n’est pas indifférent, alors, le vieux Wolfgang; sa voix tremble; des larmes coulent de ses yeux; ses genoux fléchissent. Lorsqu’il parle ainsi d’exil et de pauvreté, je songe à cet autre Juste, «quel Guisto,» à ce mendiant au grand cœur que l’Allighieri rencontre dans le ciel de Justinien, à ce Romeo en qui le poëte semble se reconnaître… Vous vous rappelez, Viviane, ces belles tercines que je vous citais hier:
Indi partissi povero e vetusto.
MARCEL.
Mais cet exil et cette pauvreté ne sont qu’imaginaires; et, bien différemment de Dante, votre Gœthe finit ses jours dans sa maison, dans la jouissance de tous les conforts…
DIOTIME.
Que ce mot de confort eût sonné étrangement à l’oreille de Gœthe, mon cher Marcel, et que l’image du prosaïque bien-être que ce mot exprime était loin de son esprit! Ce qu’il fallait à Gœthe, ce que le grand-duc Charles-Auguste sut lui assurer, en lui donnant tout auprès de lui, «champ, verger, jardin et maison,» ce n’était pas la combinaison savante et opulente de ces inventions confortables où s’endorment les vanités de nos bourgeois parvenus; c’était la simplicité noble d’une demeure où toutes choses bien ordonnées dans un ensemble harmonieux le portaient au recueillement et à une douce activité de la pensée.
Dans cette maison modeste où Gœthe va finir ses jours glorieux, les chambres sont peu ornées, médiocrement meublées (notre poëte avait coutume de dire que les riches ameublements sont faits pour les gens qui n’ont point d’idées et ne se soucient pas d’en avoir; quant à lui, il ne pouvait ni penser ni rêver dans un trop bon fauteuil); mais on y monte par des degrés majestueux où de graves figures antiques commandent le silence; et les beaux souvenirs qu’il a rassemblés là, ses collections, ses portefeuilles, ses livres, le pénètrent à toute heure de ce «sentiment d’une noble existence,» qu’il avait espéré, un jour, lorsqu’il exerçait le pouvoir, de donner même aux plus déshérités, même aux plus oubliés de la fortune.
Dans son jardin, bien abrité du nord, au penchant d’une colline, sous ses grands sapins germaniques, non loin desquels, de sa main, le vieillard a planté le doux figuier de la Brenta, si cher à sa jeunesse, Gœthe vient en plein midi s’asseoir. Il se recueille; il écoute «la respiration de la terre pendant le sommeil de Pan.» À son front de Jupiter olympien rayonnent les souvenirs d’un passé sans tache; dans ses yeux, les certitudes sereines de la vie future. Et lorsque, par une matinée de printemps, à son tour, Gœthe s’endort dans la plénitude de ses facultés et dans la calme conscience de son œuvre accomplie (le 22 mars 1832; peu de temps auparavant il a mis la dernière main à son poëme de Faust), sa lèvre souriante demande «plus de lumière.» Sans effort et sans effroi, son âme va passer d’un monde à l’autre. Comme l’Allighieri, au sortir des épreuves de la montagne d’expiation, il s’est renouvelé aux flots vivifiants du Léthé. Il se sent, lui aussi,
Pur et disposé à monter aux étoiles.
Diotime se tut. En la voyant fermer son cahier de notes, Viviane se récria. Elle n’aurait pas voulu que la fin du récit vint si vite. Elle aurait désiré plus de détails; elle avait mille questions à faire encore. Diotime promit d’y répondre à mesure que l’analyse de Faust les amènerait, ce qui ne pouvait manquer. Mais elle se sentait fatiguée d’avoir parlé pendant près de deux heures au grand air, et priait qu’on voulût bien la laisser reprendre haleine.
On se dispersa sur la plage.
QUATRIÈME DIALOGUE.
DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.
On s’oublia longtemps sur la plage, chacun à ses pensées. Diotime s’était éloignée. Viviane prenait un curieux plaisir à regarder, à examiner de près les milliers d’animalcules et de plantes marines que le reflux avait abandonnés sur le sable. Elle questionnait Élie. Avec sa vivacité féminine, elle aurait voulu, en moins d’une heure, tirer de lui et s’approprier tout ce que de longues années d’études lui avaient appris. Mollusques et madrépores, infusoires, astéries, coquilles, écailles, varechs, débris de toutes sortes, elle voulait aussitôt nommer et classer l’infinité des formes équivoques de cette vie flottante qui, poussée par je ne sais quel vague et universel désir de lumière, vient incessamment vers nous, des crépuscules de l’abîme, à la pleine clarté des cieux.
Quant à Marcel, après avoir suivi d’un œil de chasseur plusieurs files d’oies sauvages qui traversaient les airs du nord au sud, et, de leurs blanches ailes éployées, laissaient tomber sur ce beau jour d’automne comme un premier frisson des neiges d’hiver, il était parti pour le village, en quête d’un fusil, bon ou mauvais.
Depuis quelques instants une méduse énorme, cachée sous une touffe d’algues, absorbait l’attention de Viviane. Lorsqu’elle releva la tête, grande fut sa surprise de ne plus voir Élie à ses côtés. Après qu’elle l’eut cherché des yeux tout alentour:
--Où êtes-vous donc allé et qu’avez-vous? lui cria-t-elle en le voyant revenir à pas pressés dans la direction que Diotime avait prise; vous êtes pâle à faire peur.
--Ce n’est rien, dit Élie en l’abordant; c’est le démon du cap Plouha qui m’a troublé la cervelle… Pouvez-vous distinguer là-bas, à l’horizon, tout à l’extrémité de ce rocher qui surplombe, Diotime et son grand voile noir qui flotte au vent?
VIVIANE.
Eh bien?
ÉLIE.
Eh bien! figurez-vous que, tout à l’heure, en la voyant qui s’avançait lentement, comme une somnambule, sur cette pointe étroite, j’ai pris peur. J’ai couru; la respiration m’a manqué, mes jambes ont fléchi; si j’étais femme, je dirais que j’ai failli me trouver mal… Que voulez-vous! on n’est pas maître de ces choses-là; il me semblait que le pied lui glissait, qu’elle chancelait, qu’elle disparaissait.
VIVIANE.
Quelle folie! Rappelez-vous donc qu’avant-hier, par une mer très-houleuse, vous m’avez conduite jusque-là. Il y a place pour trois personnes de front; pas le moindre danger, même si l’on tombait.
ÉLIE.
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