Full Text - Section 56

C’est un peu vague.

DIOTIME.

Pas plus vague que l’idéal de l’Allighieri, sur lequel on a disputé pendant plusieurs siècles. Avec l’auteur du de Monarchia, Gœthe considérait l’unité, l’ordre et la paix comme les signes par excellence du bon gouvernement. Il croyait, comme lui, que la liberté ne se trouve que dans l’obéissance à la loi. Avec Dante, il croyait aux grands rois paciers et justiciers. De même que l’Allighieri attendait de la venue de l’empereur Henri VII l’apaisement des troubles civils, ainsi Gœthe, dans sa jeunesse, espérait du grand Frédéric qu’il «réduirait les superbes et soutiendrait la force propre de l’Allemagne.» Mais Gœthe croyait également à la puissance des instincts populaires. Il admirait les vertus humbles et patientes des classes laborieuses, qu’il déclarait, dans leur injuste abaissement, les plus hautes aux yeux de Dieu. Il reconnaissait aux malheureux «le pouvoir de bénir, auquel l’homme heureux ne sait comment atteindre.»

VIVIANE.

Quelle expression touchante et quelle grande pensée!

DIOTIME.

Et qui, celle-là, vient assurément du cœur, car jamais l’esprit à lui tout seul n’eût senti et proclamé ainsi le droit divin du malheur.

ÉLIE.

Mais cette pensée très-touchante, je n’en disconviens pas, ne nous dit aucunement la part que Gœthe réservait au peuple dans son idéal politique.

DIOTIME.

Gœthe n’a jamais rédigé de projet de constitution, mon cher Élie. Mais il avait coutume de dire que, si une très-petite élite dans la société y représente la raison, le peuple y représente le sentiment, la passion, que l’homme d’État ne doit jamais négliger. Lorsqu’il s’essaie à l’art de gouverner, il se propose pour but principal de donner aux classes inférieures «le sentiment d’une noble existence.» Rappelez-vous, Élie, cet admirable poëme d'Hermann et Dorothée, où Gœthe chante d’une voix homérique les grandeurs de la vie populaire. Relisez, quand vous serez de loisir, le roman de Wilhelm Meister. Vous serez surpris d’y voir sur le prolétariat, sur la propriété, sur le rôle social des femmes, sur les vocations naturelles, sur la rétribution du travail et la répartition des richesses, sur l’unité future du genre humain, sur la culture en commun du globe, sur les destinées grandioses de l’Amérique républicaine et de la démocratie chrétienne, sur le pouvoir de l’association et de la colonisation, des choses dont la hardiesse n’a pas été dépassée par nos plus hardis réformateurs.

Dans ce curieux roman, Gœthe ramène les phases successives du progrès moral et social aux trois degrés de l’initiation ouvrière: l’apprentissage, le compagnonnage et la maîtrise. Il y cherche, il y exprime avec amour la poésie des plus humbles professions, des plus petits trafics. Il rapproche l’industrie de l’art, l’utile du beau. Enfin, si je ne me trompe, vous trouverez dans Wilhelm Meister, dans la dernière partie surtout, un Gœthe à qui vous n’avez pas donné, je crois, suffisamment d’attention, un Gœthe précurseur et prophète, comme l’Allighieri, d’une patrie, d’une société, d’une civilisation nouvelle, organisateur du bon État; voilant, comme l’auteur des cantiques, sous le symbole, une représentation pythagoricienne de l’ordre social intimement uni à l’ordre universel dans les conseils de Dieu.

ÉLIE.

Mais enfin, j’en reviens toujours là, Gœthe ne prend aucune part au mouvement politique.

DIOTIME.

Un moment, on le voit dans ses lettres et dans ses mémoires, Gœthe, chargé par le grand-duc de Weimar de conduire les affaires publiques, s’applique, comme il s’est appliqué à tous les arts, au grand art de l’homme d’État. Il lit avec émotion nos cahiers de 89: il aurait voulu en réaliser la pensée. Il parle avec le sérieux candide qu’il apporte en toutes choses de la grande tâche qui lui est imposée. Il en remplit, dit-il, ses veilles et ses rêves, il y sacrifie ses plus chères occupations: il interrompt ses études, ses travaux, parce que son devoir (son devoir de ministre s’entend, car il semble oublier à ce moment son œuvre poétique) lui devient chaque jour plus cher. C’est en l’accomplissant dignement qu’il voudrait «se rendre l’égal des plus grands hommes.» Mais il est vrai de dire aussi que les espérances prochaines de Gœthe sont bientôt dissipées. Les horreurs de la guerre dont il pense, sous la canonnade de Valmy, qu’elles commencent une époque nouvelle dans l’histoire, le persuadent que des générations entières seront sacrifiées à la révolution immense qui, selon lui, va changer les destinées, non-seulement de l’Europe, mais du monde. Alors, comme il hait tous les agents violents (il est anti-vulcaniste en histoire comme en géologie); comme il sent douloureusement le malheur d’appartenir à une nation faible, incapable de cohésion, impuissante en politique; comme il n’a pas de foi dans la vertu des petites constitutions, des petits parlements, des petites promesses et des petits souverains de la Confédération germanique; comme il ne croit en définitive qu’au pouvoir de l’esprit, au progrès par la science et la persuasion, et non par les improvisations hasardées ou la contrainte, Gœthe se met à l’écart. Il se retire des factions. Il se fait à lui seul, comme Dante (qui paraît bien, lui aussi, à un certain jour, avoir désespéré de ses amis), son propre parti. Voyant la confusion où tout allait chez ce pauvre peuple allemand, le plus grand dans l’ordre moral, dit-il, mais le plus misérable dans son organisation politique, il rentre, pour n’en plus sortir, dans la sphère de l’art, où son autorité s’exerce sans entraves. Mais c’est pour y tenter, à sa manière, l’unité allemande. Il forme le plan d’un grand congrès général qui sera, dans l’opinion de Herder, le premier institut patriotique de l’Allemagne; et s’il n’y réussit pas, il en répand du moins dans les esprits l’idée qui y germera plus tard. Une voix intime dit au poëte qu’il importe assez peu à l’Allemagne de compter un soldat, un clubiste, un pamphlétaire ou un harangueur de plus, mais que, en lui léguant un Gœthe, il aura fait pour la patrie future tout ce qui lui est commandé par Dieu et par son génie.

Et qui oserait l’en blâmer? Qui oserait accuser d’indifférence patriotique celui dont on a pu dire:

L’Allemagne s’est sentie grande tant que Gœthe a vécu?

ÉLIE.

Vous idéalisez, vous me feriez presque aimer le sage égoïsme du grand artiste; mais comment l’égaler à l’héroïsme du grand citoyen, et que les effets en sont moins vivants dans les cœurs! L’Allemagne, sans doute, admire, elle adore son Gœthe; mais qu’il y a loin du culte un peu abstrait qu’elle lui rend au frémissement d’amour de toute cette jeune Italie qui portait naguère aux combats pour la liberté les couleurs de Béatrice, et que les chants divins de l’Allighieri consolaient dans les durs cachots du Spielberg, exaltaient au martyre de Cosenza!

DIOTIME.

J’en tombe d’accord avec vous, Élie, avec cette seule réserve, que je n’oppose pas ici l’égoïsme d’un caractère si l’héroïsme d’un autre, mais, comme je vous le disais tout à l’heure, le génie et la tradition des deux peuples qui se personnifient dans nos deux poëtes. Et tenez, même dans cette retraite studieuse, dans cette «solitude amie» que vous seriez tenté de reprocher à Gœthe, dans ce calme où sa verte vieillesse poursuit sans dissipation l’œuvre, patriotique aussi à sa manière, qu’il a entreprise de grandir dans les lettres et dans les arts le nom allemand, la colère vient un jour le saisir et lui inspire des accents tout à fait dantesques.

ÉLIE.

En quelle occasion?

DIOTIME.


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