Full Text - Section 55

Après deux années de l’existence à la fois la plus active et la plus paisible, la plus conforme à sa nature, dans le pays de ses prédilections, Gœthe rentre en Allemagne. Il est maître de lui-même, de ses passions, de son art. La grande période généreuse de sa vie va s’ouvrir. Son immense renommée, qui vient de s’accroître encore par la publication de deux chefs-d’œuvre. Iphigénie et Tasso, l’ascendant qu’il exerce sur un prince libéral et qui le met à même de protéger, de récompenser magnifiquement le mérite, cette admirable conscience du devoir social qui le pousse à répandre au dehors les trésors de savoir qu’il s’est acquis par la puissance d’une volonté infatigable, le font agissant et bienfaisant comme il a été donné de l’être à peu d’hommes privilégiés. Il prend une part active au mouvement des affaires et de l’opinion. «Également puissant à consoler et à ravir gleich mächtig zu trösten und zu entzücken,» dira Wieland, il noue des relations dans tous les pays, dans toutes les classes; il veut tout voir, tout savoir; il entre dans toutes les controverses, il anime toutes les questions, il y jette la lumière. Par le rayonnement d’une chaleureuse sympathie, il attire, il groupe dans une action commune les plus belles intelligences. Il s’attache profondément à la plus belle entre toutes, à la seule qui aurait pu lui porter ombrage: il aime jusqu’à la fin, il honore, il encourage, il fait admirer Schiller. Avec lui et pour lui, pour ce rival préféré de la foule, il dirige un théâtre national. Il institue des musées, des bibliothèques, des écoles, des jardins botaniques; il organise des congrès, des expositions d’œuvres d’art; il bâtit des observatoires. Pressentant avant tout le monde l’importance de la chimie moderne qui va changer, dit-il, les conditions de la vie industrielle, il ouvre de vastes laboratoires où il s’applique aux expériences des Lavoisier, des Berthollet, des Berzélius. Et pendant qu’il s’occupe sans relâche à l’avancement et à la propagation de la science, à l’encouragement des arts, au bien public, Gœthe continue, comme s’il n’avait d’autre souci, l’œuvre de sa propre culture. Il revient incessamment aux grandes sources primitives de la poésie hébraïque et hellénique, à l’Orient des aryens. Il se plonge à la fois dans Shakespeare, dans Spinosa, dans Linné. Il allie à l’étude l’observation, les essais et les expériences. Il interroge tous les grands esprits. Anatomie, ostéologie, comparées, optique, météorologie, botanique, morphologie, physiologie, chimie, magnétisme, électricité, cranioscopie, physiognomonie, rien ne lui échappe: tout, hormis la mathématique, à laquelle son génie répugne invinciblement, devient pour lui occasion de progrès, d’activité à la fois spéculative et positive. Il accomplit enfin en lui-même cette union intime de la philosophie et de la poésie que nous avons admirée chez Dante. Étudiant à la fois, comme l’Allighieri, toutes les branches du savoir humain, observant tous les phénomènes de la nature qui, pour lui, est «le poëme sacré,» pratiquant tous les arts, et revenant toujours aux grands problèmes de la destinée humaine, Gœthe s’avance, comme le Florentin, des ténèbres au crépuscule, du crépuscule à la lumière, le regard attaché sur les lueurs naissantes, animé et ébloui par la clarté suprême, qui «justifie ses efforts et réalise tous ses désirs.»--Je cite, Élie, les propres paroles de Gœthe, afin de mieux marquer l’analogie des conceptions et des images dans le génie de nos deux poëtes.

ÉLIE.

Elles paraissent ici très-évidentes, en effet.

DIOTIME.

Tout en achevant ses compositions magistrales, Wilhelm Meister, les Affinités électives, Faust, tout en écrivant les Mémoires et en surveillant la publication de ses Œuvres, Gœthe recueille ses observations scientifiques; il les relie et les systématise. Le premier il proclame le grand principe qui va désormais présider à tous les progrès.

ÉLIE.

L’idée de la métamorphose?

DIOTIME.

L’idée de la plante primordiale et typique, dont il a pu dire avec candeur que «la nature la lui envierait;» ou, pour parler avec Geoffroy Saint-Hilaire, l’idée de l’unité de composition organique, dont les savants français lui attribuent tout l’honneur.

ÉLIE.

Je vois le nom de Gœthe cité très-fréquemment, en effet, dans les ouvrages de science.

DIOTIME.

Les savants ne prononcent son nom qu’avec reconnaissance et respect, car, outre ces deux grands principes de l’unité et de la métamorphose, on doit encore à Gœthe plusieurs observations très-importantes. Doué comme Dante d’un vif instinct des transformations de la vie, attentif à cette puissance de métamorphose dont il admirait dans un des plus beaux chants de l’Enfer une peinture merveilleuse, Gœthe observe, comme l’auteur des cantiques, des phénomènes qui n’ont point été observés avant lui. C’est lui qui découvre dans la structure de l’homme l’os intermaxillaire que nieront encore, longtemps après, des savants de profession, tels que Camper et Blumenbach; c’est à lui que l’on rapporte les plus curieuses observations sur la double tendance spirale et verticale qui détermine la vie des végétaux. Chez le grand Allemand comme chez le grand Italien, le génie de la spéculation intuitive s’allie à l’esprit d’observation le plus rigoureux. Gœthe porte en lui, il conçoit sans effort l’idée d’ordre et de beauté dans l’univers; ses plus humbles, ses plus obscures parties, comme ses plus splendides infinités, il les voit, il les pressent à leur place et dans leur mutuelle attraction. Esprit ou matière, idéal ou réalité, force ou forme, accident ou loi, tout lui apparaît distinct, mais profondément uni dans le sein de Dieu. Et son Dieu, comme celui de l’Allighieri, est le premier, le tout-puissant amour, der Altliebende. La science de Gœthe a les palpitations de la vie; sa raison a les ravissements de l’enthousiasme; et c’est pourquoi il étreint la vérité d’une si forte étreinte. Et c’est pourquoi, rien qu’en le voyant, on reconnaît en lui une harmonie si parfaite, qu’un Herder, un Napoléon, s’écrieront spontanément, comme frappés d’un même éclair: Voilà un homme!

ÉLIE.

Assurément une telle parole, une louange à la fois si simple et si profonde, dans de telles bouches, si elle était méritée, ferait mieux que tout le reste comprendre votre rapprochement entre Gœthe et Dante, car on peut bien dire que jamais poëte ne fut, plus que l’Allighieri, un homme véritable. Mais c’est ici précisément que je sens, pour ma part, la différence essentielle; car enfin, l’homme véritable, ce n’est pas seulement celui qui est à la fois, comme Gœthe, un savant, un philosophe, un artiste; l’homme véritable, c’est aussi, c’est avant tout, dans mes idées bretonnes, le patriote, le soldat, le citoyen. C’est Dante à la bataille de Campaldino, dans les conseils de la république; c’est l’exilé indomptable qui monte fièrement l’escalier d’autrui; c’est le tribun qui harangue princes et peuples et les convie à la liberté.

Or, dans toute la longue vie de votre Gœthe, il n’y a pas un jour pour la patrie, il n’y a pas un vœu pour la liberté. Il se détourne de la révolution française qui troublerait, s’il y regardait, ses études de naturaliste. Pendant la campagne de France, où il suit par bienséance de cour son souverain, il s’absorbe dans ses rêveries contemplatives. À Verdun, il observe un phénomène d’optique; au siége de Mayence, il établit tranquillement sa théorie des couleurs. Je ne parle pas de l’incroyable préoccupation qui lui fait appliquer à la querelle de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire les nouvelles qu’on lui apporte du combat des trois journées dans les rues de Paris. Enfin rien, absolument rien, chez cet homme si attentif à la métamorphose des plantes et aux révolutions du globe, où se trahisse le moindre intérêt pour le grand soulèvement politique qui va remuer de fond en comble toutes les couches de la vie sociale.

DIOTIME.

Vous touchez ici, en effet, mon cher Élie, à une différence sensible entre nos deux poëtes; mais c’est différence d’origines, beaucoup plus que différence de personnes. Dante, ne l’oublions pas, appartient à la plus grande race politique des temps anciens et modernes. Il est issu de ce peuple romain qui se sentait né pour dominer le monde. Avec son sang coule dans ses veines l’ambition, l’instinct impérieux des destinées latines, le sentiment de l’État, l’idéal de l’unité, de la force et du droit. Il est tout pénétré de ce vertueux orgueil de la patrie qui va se perpétuer après lui, de grand homme en grand homme, dans l’Italie subjuguée, humiliée, divisée, pour éclater de nos jours avec une incroyable puissance, et triompher demain, plaise à Dieu, à la face du ciel, sur les hauteurs antiques et toujours vivantes du Capitole.

Tout au contraire, Wolfgang Gœthe naît chez un peuple à qui la notion de l’État semble étrangère. Cette grande chose publique qui impose au Romain le sacrifice de tout autre devoir, de tout bonheur intime, l’Allemand ne la trouva nulle part dans son passé. Indépendant et libre, hardi et fier dans les domaines de la pensée pure, il redevient timide et gauche, il demeure comme empêché dès qu’il veut s’essayer à la pratique du bien commun; il trébuche, il chancelle, dès qu’il sort de sa maison pour descendre sur la place publique.

Il y a donc dans la race et dans la tradition de nos deux poëtes une première inclination opposée, cela n’est pas niable; mais il ne faudrait rien exagérer. Gœthe, en politique, comme en toutes choses, avait un idéal, et un idéal très-haut.

ÉLIE.

Si haut apparemment qu’il ne pouvait espérer de le voir réaliser, et c’est pourquoi il n’y songeait pas.

DIOTIME.

L’idéal de Gœthe, tel que nous allons le voir dans son poëme, le dernier mot de la sagesse humaine dans la bouche de Faust mourant, «la plus haute félicité où l’homme puisse atteindre,» ressemble trait pour trait, mon cher Élie, à l’idéal de Dante. Monarchie ou république, c’est la conception, exprimée dans un vers de Faust, du «peuple libre sur le sol libre,» conquérant chaque jour, méritant par le travail, par la lutte, par la conspiration de toutes les forces, par l’association de toutes les volontés, son droit à l’existence et son droit au bonheur.

MARCEL.


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