Full Text - Section 54

DIOTIME.

Werther, comme la Vita Nuova, est une sorte de confession fragmentaire qui précède et prépare la confession générale de nos deux poëtes. Werther ou Gœthe, ce qui est tout un, en voyant la femme qu’il aime se donner à un autre, Dante, en apprenant la mort de Béatrice, sont frappés d’un étonnement douloureux. Ils se sentent tout à coup seuls et comme perdus dans la vie. Ils tombent dans l’accablement. Mais bientôt, pressés qu’ils sont tous deux par le secret aiguillon du génie, ils se relèvent. Dans ce que Dante appelle «le combat des pensées diverses, la battaglia delli diversi pensieri,» qui se livre au plus profond de leur âme, ils sont illuminés soudain d’un éclair de la grâce poétique. Ils entendent en eus la voix inspirée qui veut célébrer le «Dieu plus fort.» Comme ces excellents dont parle Gœthe, ils sont sollicités du désir de l’immortalité. En même temps que la Vita Nuova et Werther, Dante et Gœthe conçoivent la première pensée de la Divine Comédie et de Faust. Tous deux, retirés dans la solitude, d’une âme trop émue, d’une main encore mal assurée, ils préludent par de mélancoliques arpèges, par les accords brisés d’un lyrisme juvénile, à l’héroïque symphonie où s’exprimera un jour, dans toute son imposante grandeur, pacifiée et transfigurée, la douleur qui les a fait poëtes.

Les suites de cette première confession publique sont pour Gœthe comme pour Dante, tout à la fois le soulagement du cœur qui s’est épanché et l’exaltation du talent qui s’est fait connaître. Comme à Dante, la faveur des princes vient à Gœthe avec la renommée. L’auteur de Werther trouve à Weimar ses Scaligeri, ses Polentani. Le prince héréditaire de Saxe-Weimar, Charles-Auguste, s’éprend pour lui d’une affection vive; il l’attache à sa personne et bientôt à son gouvernement par les charges, par les honneurs dont il le comble, plus encore par le pouvoir qu’il lui donne de faire le bien.

ÉLIE.

J’ai lu dans plusieurs ouvrages allemands d’amères censures de ce séjour de Gœthe à Weimar. On reproche à l’auteur de Werther d’y avoir perdu tout son temps; de s’être abaissé, pour divertir les princes et les princesses, aux fonctions subalternes d’un poëte de cour; pis que cela, de s’être jeté avec son grand-duc dans toutes sortes d’excentricités, de désordres, de scandales…​ Voilà qui ne ressemble guère à Dante.

DIOTIME.

Les courtisans de Cane della Scala trouvaient aussi fort à redire à Dante, mon cher Élie. On lui reprochait ses caprices, son humeur hautaine, l’ambition des ambassades et du triomphe poétique. Le vulgaire, et surtout le vulgaire désœuvré des cours, est tout à fait intraitable à l’endroit du génie; il prétend qu’il soit parfait, et parfait à sa mode; il le veut docile comme un enfant, modeste comme une jeune fille, régulier comme une horloge, prévenant et amusant à toute heure. Soyons moins exigeants; faisons pour Gœthe ce qu’il a si bien fait toujours pour autrui; tâchons de le bien comprendre et n’essayons pas de le mesurer à la mesure commune.

À l’heure où j’en suis de mon récit, lorsque Gœthe paraît à Weimar, immédiatement après la publication de Werther et de Gœtz von Berlichingen, c’est-à-dire dans tout l’éclat d’un succès inouï et du plus brillant début qu’on eût jamais vu dans les lettres (c’était au commencement de l’année 1775), il n’a pas encore vingt-six ans. La fièvre intense qui l’a exaspéré jusqu’au suicide est calmée; mais le trouble où l’ont mis les doutes religieux, les amours brisées, le mysticisme, la pratique des sciences «licites et illicites,» dure encore. Comme Dante, le jeune Wolfgang a vu de près «bien des choses incertaines et bien des choses terribles, molte cose dubitose e molte cose paventose.» La fin de son Werther, de ce Faust ébauché et non sauvé, est un dénoûment provisoire, emprunté à la réalité extérieure et accidentelle; il lui faut maintenant en tirer un autre pour lui-même de la vérité intime des choses et de sa propre nature. Quand notre poëte arrive à Weimar, il vient de s’arracher à l’ivresse de la mort, mais il ne sait où porter ses pas chancelants. «Philosophie, jurisprudence et médecine, théologie aussi, hélas!» il a tout interrogé. Comme Faust, il a consulté les astres, évoqué les esprits; il a tenté de consoler, de soulager les maux de ses semblables, mais en vain. La solitude, la contemplation, le travail, la bienfaisance même, ne lui ont rien appris. «Il sait qu’il ne peut rien savoir;» il désespère de lui-même et de Dieu. Alors, comme son héros, Gœthe va se jeter au tumulte des sensations; il va boire à la coupe du plaisir l’ivresse de la vie. L’amitié d’un jeune souverain, le plus libre esprit du monde et le plus charmant, offre à Wolfgang de royales occasions de s’étourdir, il les saisit. Tous deux inséparables désormais, le prince et le poëte, ils s’excitent mutuellement, ils rivalisent d’inventions bruyantes et surprenantes. Cavalcades et mascarades, comédies et féeries, ballets, festins, musique, fillettes et dames galantes, nuit et jour on mène à Weimar «un train du diable,» qui m’a bien quelque faux air de cet enfer épicurien de Florence où Dante, avec son ami Forèse, prenait de si joyeux ébats. Cependant la noblesse de cour murmure en voyant un homme de peu, un artiste, donner le ton des plaisirs. Les amis rigides, un Herder, un Klopstock, s’indignent…​

ÉLIE.

Mais ne trouvez-vous pas qu’il y a bien de quoi? Je ne comprends guère, je l’avoue, ce que j’ai lu à ce sujet; je ne saurais me figurer Gœthe ordonnateur des fêtes à la cour de Weimar, impresario, compositeur de ballets, fabricant d’épithalames. Quel contraste avec la grandeur de Dante!

DIOTIME.

À la distance où nous sommes de Dante, mon cher Élie, tout le détail de sa vie nous échappe. Nous la voyons par masses, dans une lumière vague, un peu triste, ainsi que l’on voit à Rome, par une belle nuit, éclairées des rayons de la lune, les majestueuses ruines du Colisée. Pour Gœthe, c’est tout le contraire. Autour de lui le détail se multiplie. Cependant, même dans ce détail, pour peu que l’on y cherche la ligne essentielle, on retrouve la grandeur.

Dès sa première apparition à Weimar, Gœthe y produit un effet de fascination tout à fait extraordinaire. Un cri de surprise s’échappe de toutes les lèvres, tant la beauté, le génie, la bonté, éclatent dans sa personne. Sa haute et noble stature, sa démarche, son port, son front superbe où se dessine fièrement l’arc de ses noirs sourcils, son nez aquilin, sa chevelure d’ébène, son grand œil italien qui flamboie, imposent à qui l’approchent admiration et respect. «Une pareille alliance de la beauté physique et de la beauté intellectuelle ne s’était encore vue chez aucun homme,» dit Hufeland. Ce qui me frappe dans le portrait que tracent du jeune Gœthe ses contemporains, c’est la sensation de lumière qui domine tout. «Mon âme est pleine de lui comme la rosée des rayons du soleil levant,» écrit Wieland. Pour d’autres, Gœthe est «le noble et brillant acier qui, de toutes pierres brutes, fait jaillir l’étincelle;» il est l’étoile, la flamme, l’Apollon radieux devant qui l’on voudrait se prosterner. Et lui, dans ce premier éblouissement de la gloire, dans le tourbillon des plaisirs, croyez-vous qu’il va s’oublier? Loin de là. Dans notre Werther ressuscité fermente puissamment déjà le second Faust. Pendant qu’il semble se perdre à la vanité des choses, je le vois se reprendre aux grandes attaches de l’esprit et du cœur, se recueillir, s’exalter pour une femme fière et délicate qui met au plus haut prix son amour.

MARCEL.

Quelque dixième Béatrice?

DIOTIME.

Quelle que soit la différence des noms, des personnes ou des relations, Mme de Stein inspire à Gœthe une passion aussi noble en son principe et en ses effets que l’amour de Dante pour Béatrice. Pour se rendre moins indigne d’elle, Gœthe, docile comme l’Allighieri aux reproches de son exigeante amie, maîtrise jusqu’à la passion qu’elle lui inspire; il ouvre son cœur aux ambitions hautes. Du milieu des plaisirs, il incline son jeune souverain au désir du bien public; il s’applique à la bonne administration des affaires, à l’économie des finances, au redressement des abus. Sans système et par la simple impulsion de son grand cœur, Gœthe se préoccupe incessamment d’améliorer le sort des classes laborieuses. Il lutte avec la fatalité de la misère «comme Jacob avec l’ange invisible.» Et tout le bien qu’il entreprend et qu’il réalise, toute l’activité qu’il déploie, ne suffisent pas encore à remplir son existence. Au sein des plus brillantes compagnies, l’ennui l’obsède; auprès de la femme qu’il aime, un malaise inexplicable le tourmente. Il s’appelle Légion, dit-il, et il se sent seul. Il cherche l’ombre épaisse des forêts; il gravit les cimes désertes; il descend dans la nuit des mineurs. Comme Dante, errant et inquiet dans la vallée de la Magra, Gœthe demande aux silences d'Ilmenau la paix. Mais quelque chose d’indéfinissable le travaille; de lointains horizons l’attirent; il a le mal du pays, d’un pays qu’il n’a jamais vu. Une voix chante en lui: «Dahin, Dahin!» il faut qu’il parte; il le sent, il le dit; il faut qu’il voie, il faut qu’il possède l’Italie, ou bien il est perdu.

MARCEL.

Et d’où lui vient tout à coup ce mortel caprice?

DIOTIME.

Le désir de l’Italie était en quelque sorte inné chez Gœthe. C’était comme une voix du sang, une transmission paternelle. Le conseiller Jean-Gaspard, que nous avons vu si sombre et qui meurt vers ce temps d’hypocondrie, nourrissait en son cœur le souvenir ineffaçable et le regret d’un séjour qu’il avait fait en sa jeunesse dans la patrie de Virgile et du Tasse. Il avait écrit de son voyage une relation qu’il aimait à lire et à relire en famille, ne manquant jamais en finissant de prononcer cet axiome: «Aux yeux de qui a vu l’Italie, rien ne saurait plus désormais plaire en ce monde.» Aussi exigeait-il que sa femme et ses enfants parlassent l’italien, et se faisait-il habituellement chanter au piano des mélodies italiennes. Aussi sa maison du Hirschgraben était-elle décorée à tous les étages d’estampes de moulages, de dessins et de terres cuites rapportés de Florence et de Rome. Dès sa petite enfance, le Colisée, le château Saint-Ange, la coupole de Saint-Pierre, étaient pour Wolfgang des objets familiers autant que le Rœmer et l’église de Saint-Barthélemy. Plus tard, les songes de l’adolescent se peuplaient de fantômes italiens; plus tard encore, chez l’homme fait, chez l’artiste, la persuasion que son idéal poétique était en Italie ne fut que le développement des premières impressions et des premiers enseignements de la maison paternelle.

«Lire Tacite dans Rome,» c’est le vœu viril par lequel s’exprime chez Gœthe la Sehnsucht de l’Italie. Respirer le parfum des myrtes et des orangers, c’était à ses moments de langueur le soupir de sa jeunesse. Parfois même l’appétit des figues s’éveille à sa lèvre de barbare, et son impatience s’en irrite à ce point qu’il n’y saurait plus tenir. Il part précipitamment, presque secrètement.

Et son instinct était si vrai qu’aussitôt les Alpes franchies, il se sent apaisé. Au premier souffle qui vient à sa poitrine des rives virgiliennes du Benaco.

Fluetibus et fremitu assurgens Benace marino.

aux premiers échos du Tasse sur la lagune, il verse des pleurs de joie. À Naples, à Palerme, il entre en possession d’une intensité de vie dont il ne s’était formé jusque-là aucune idée. Dans Rome, enfin, dans sa Rome, comme il ose le dire en amant passionné, son génie s’épanouit en pleine lumière. Il se sent libre, heureux. Comme l’Allighieri, il a atteint les hauts sommets de la contemplation. Il renaît à une vie nouvelle; il est sauvé.


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