Full Text - Section 53
Aux études de Gœthe.
DIOTIME.
En diversion de son application scientifique et du travail sédentaire, Wolfgang, aux heures de loisir, se livrait avec ardeur à tous les exercices que voulait, dans la Grèce antique, l’éducation du gymnase. Il aimait passionnément l’équitation, l’escrime, la natation, la danse, tout ce qui donne aux muscles la souplesse, tout ce qui fait couler plus vif et plus chaud dans les veines un sang généreux. Le patinage hardi des Frisons, introduit en Allemagne par Klopstock, jetait Wolfgang en de véritables transports. Je ne sais rien, dans toute son œuvre, de plus poétiquement pittoresque que la page où il décrit ces allégresses du Nord dans leur cadre de frimas. Il nous fait voir, il déploie sous nos yeux ces vastes surfaces planes, étincelantes et retentissantes, où, de leurs pieds ailés, pareils aux dieux d’Homère, passent et repassent les agiles patineurs. On les suit dans leurs évolutions rhythmées, on les entend qui se renvoient l’un à l’autre en se croisant, rapides, dans l’atmosphère sonore, les strophes du grand lyrique à qui l’on doit ce joyeux «accroissement de vie.» Et cet accroissement de vie, Gœthe ne l’entendait pas seulement au sens physiologique; il attribue quelque part à l’excitation du patinage le réveil de sa fantaisie créatrice, assoupie sur les bancs de l’école.
Notre Wolfgang avait bien aussi, peut-être, quelque autre cause de faiblesse à l’endroit du patinage. Rien n’y égalait, dit-on, sa bonne grâce. Quand Frau Rath en écrit à Bettina, elle ne peut se contenir. Elle a battu des mains, dit-elle, en voyant son Wolfgang paraître et disparaître sous les arches du pont de Francfort, la chevelure au vent, l’œil en feu, la joue empourprée par la bise aiguë, sa pelisse cramoisie aux glands d’or flottant comme un manteau royal sur l’épaule du jeune triomphateur à qui sourit la beauté. «Il est beau comme un fils des dieux, s’écrie l’orgueilleuse mère, et jamais on ne verra rien de semblable!»
MARCEL.
Vous allez me trouver bien obstiné; mais dans cette beauté, dans cette joie, dans cette activité incessante du corps et de l’esprit, du code aux patins, de l’amphithéâtre à la flûte douce, je ne découvre toujours ni place ni prétexte à la mélancolie.
DIOTIME.
La faute en est à moi, Marcel, et à cette sérénité finale de la vie de Gœthe contre laquelle je vous mettais en garde tout à l’heure et qui vient de m’éblouir. Je me suis arrêtée complaisamment à ce qui pouvait vous faire mieux comprendre le poëte olympien, le chantre d'Iphigénie, le peintre d'Hélène, j’ai oublié l’auteur de Werther.
MARCEL.
Et c’est bien là, pour moi, le Gœthe inexplicable, ce Werther, fils de Saint-Preux, frère d’Obermann, de René…
DIOTIME.
J’espère vous l’expliquer sans peine. Comme tous les êtres bien doués de force et de jeunesse, Gœthe veut le bonheur. Il le veut impérieusement, impétueusement, pour lui-même et pour autrui. Il a besoin «d’être bon, de trouver les autres bons.» Vous savez l’allemand, Viviane: Ich hatte grosse Lust gut zu sein und die andern gut zu finden, dira-t-il dans ses Mémoires, avec une candeur charmante. Mais il ne saurait être ni bon ni heureux à la façon du vulgaire. Il ne saurait s’attacher aux apparences; il lui faut en toutes choses la vérité, la durée; et dans le temps, dans le monde où il vit, tout semble à Gœthe incertitude et mensonge. L’enfant qui, à sept ans, s’instituait prêtre, le jeune homme qui voudrait faire de son existence un monument, une pyramide à la gloire de Dieu, le chrétien qui voit dans l’Évangile la plus pure révélation de la vérité divine, et qui célébrera un jour, en des pages dignes de Dante ou de Poussin, la consécration de la vie humaine par les sacrements de l’Église, ne trouve dans le Dieu du catéchisme et de la théologie qu’un créateur tyrannique et capricieux qui se repent de son œuvre et se venge sur ses enfants. Wolfgang, le pieux Wolfgang, se voit contraint à quitter l’assemblée des fidèles et la table sainte parce qu’il ne saurait réciter d’une lèvre sincère la confession de foi orthodoxe. Et ce qu’il cherche en vain dans l’Église, l’esprit de charité, de simplicité, de paix, la béatitude ici-bas, Gœthe ne le trouve pas davantage dans la société laïque. Sous l’hypocrisie des bonnes mœurs, il surprend dans l’intimité des familles d’affreux désordres, des conflits tragiques, dont sa jeune âme est épouvantée. Interroge-t-il la science et l’histoire, aussi bien celle qui se lit aux vieux auteurs que celle qui se fait sous ses yeux, des iniquités effroyables lui montrent partout, non la douce Providence qu’il voudrait bénir, mais l’inexorable Destin. Cherche-t-il un refuge dans la nature, s’enfonce-t-il aux solitudes alpestres, il s’y sent enveloppé d’une muette terreur. Demande-t-il au cœur d’une femme le dernier mot de la vie, ce sont des larmes encore qui lui répondent. Et quand, lui aussi, il voudrait pleurer, pleurer ses espérances évanouies, ses erreurs, ses égarements, le rire de ses amis sceptiques, le sarcasme des athées, le consternent et tarissent en lui la source des bienfaisants repentirs. Alors le génie de Gœthe s’obscurcit, son âme cède à la tristesse, il devient comme Dante sombre, taciturne, hypocondre, c’était le mot du XVIIIe siècle pour caractériser le dégoût de l’existence. Sa robuste constitution s’altère, son cœur entre en angoisse; il ne comprend plus rien à la vie. Il passe et repasse en esprit par tous les sentiers du labyrinthe. Il n’y voit qu’une issue, la mort. Il s’abandonne à l’attrait funèbre du suicide.
VIVIANE.
N’est-ce pas à la suite d’un désespoir d’amour que Gœthe a tenté de se tuer?
DIOTIME.
On a beaucoup trop dit que le mariage de Charlotte Buff avec Kestner avait jeté Gœthe, passionnément épris de la jeune fille, au désespoir et à l’impiété du suicide. Les souffrances de notre poëte provenaient de causes multiples et qui agissaient non sur lui seul, mais sur sa génération tout entière.
La mort volontaire était à cette époque très en honneur dans la jeunesse allemande. On la considérait, ainsi qu’au temps de Dante (vous vous rappelez Caton devenu presque un saint), comme un acte de vertu, de liberté suprême; et ce serait se tromper étrangement que d’attribuer à l’influence de Gœthe et de son Werther l’épidémie de suicide qui sévissait alors sur toute l’Allemagne.
ÉLIE.
Mais lui-même, que pensait-il du suicide?
DIOTIME.
Il en parle avec tristesse et réserve. Il ne saurait qu’en dire, écrit-il. Il le compare à un naufrage, à une maladie mystérieuse. Il y voudrait la compassion, non la condamnation des moralistes. Il proteste contre l’imitation de son héros, et lui met dans la bouche des vers pleins de sagesse où, s’adressant au lecteur, il lui défend de le suivre:
Sey ein Mann, und folge mir nicht nach.
Quoi qu’il en soit, pendant quelque temps, Wolfgang repaît son esprit de projets de suicide. Chaque soir il place sous son chevet un poignard; dans les ténèbres de la nuit, il en essaye à son cœur la pointe acérée. Cependant, sa nature sérieuse ne saurait se laisser distraire longtemps à ce jeu avec les noirs fantômes. Wolfgang s’indigne, il se prend en pitié, lorsqu’il croit s’apercevoir qu’il a peur de franchir le seuil du monde inconnu. Un matin il va remettre le poignard dans la collection d’armes où il l’a pris, et c’en est fait pour lui désormais de ces «lugubres simagrées.» Mais, dès qu’il est rentré en lui-même, et guéri de son extravagance, Gœthe veut aussitôt (c’est l’invincible penchant de son esprit actif et généreux) essayer d’en guérir les autres. Il lui faut pour cela étudier les causes du mal. Pour s’y mieux appliquer, il s’isole, se renferme, s’analyse; il se confesse enfin; il écrit les Souffrances du jeune Werther.
ÉLIE.
Vous nous avez dit que le Werther de Gœthe était à son Faust ce que la Vita Nuova est à la Divine Comédie?
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