Full Text - Section 52

DIOTIME.

Je l’entends au sens le plus naïf. Un jour que Wolfgang s’en allait de Wetzlar à Coblentz vers une femme aimable qui préoccupait alors sa pensée, cheminant par un beau soir d’été sur les bords de la Lahn, il songe à son destin. Il s’inquiète de savoir quelle est sa vocation véritable. Sera-t-il, comme le voudrait son père, avocat, docteur en droit? Sera-t-il docteur en médecine? Ne serait-il pas né, comme le dira Gall, orateur populaire? Serait-il poëte? Il en doute très-fort; il a déjà bravement jeté au feu tout un amas de rimes raillées par ses amis (car les Dante de Majano ne manquent jamais aux Dante Allighieri). Ne ferait-il pas mieux, suivant l’avis de plusieurs, de tâcher de devenir un bon peintre paysagiste, de s’appliquer à rendre quelques traits de cette belle et grande nature qu’il chérit, qu’il adore au-dessus de toutes choses?--Et voici qu’une voix intérieure lui commande d’interroger le mystère des eaux. De la main gauche, il saisit, non sans émotion, un couteau de poche qu’il porte sur lui; il le lance dans l’espace. Si, en retombant, le couteau s’abîme aux flots de la Lahn, Gœthe sera peintre de paysage; si la lame fatidique reste suspendue au branchage des saules qui bordent la rive, il quittera la palette et les pinceaux.

MARCEL.

Et le couteau s’accroche aux branches?

DIOTIME.

Comme tous les oracles, celui-ci reste ambigu. Le couteau disparaît dans l’épaisseur de la feuillée, et notre jeune superstitieux ne peut savoir si les rameaux des saules l’ont retenu, ou s’il est emporté au courant du fleuve.

VIVIANE.

Vous nous disiez que Gœthe avait eu ses Giotto, ses Casella; qui sont-ils?

DIOTIME.

Ils n’ont pas les beaux noms sonores des amis de Dante, ma chère Viviane, ils n’ont pas non plus l’éclat de célébrité qui rayonne au loin. Gœthe ne devait rencontrer que plus tard ses égaux, un Schiller, un Beethoven. Il ne connut de Winckelmann que sa fin tragique. En ce moment, les hommes distingués qui l’initient aux arts du dessin et à la musique et qui les lui l’ont comprendre dans leur mutuel rapport, se nomment Œser, Seekatz, Kayser, Mengs, Breitkopf…​

MARCEL.

C’est pour le coup que nous voilà bel et bien entédesqués! Oh! que Voltaire avait donc raison de souhaiter aux Allemands plus d’esprit et moins de consonnes!

VIVIANE.

Et que je te souhaiterais, moi, plus d’à-propos et moins de badinage! Vous disiez, Diotime?…​

DIOTIME.

Je vous parlais du plaisir que prenait Gœthe à ces compagnies d’artistes où se mêlent des femmes charmantes, qui l’élèvent, dit-il, en faisant mine de le gâter, le corrigent de ses rudesses francfortoises, de ses provincialismes d’accent et d’ajustement. Néanmoins, pas plus que Dante, les plaisirs du bel esprit ne le détournent des études austères. Poussé par le désir de se rendre secourable à ceux qui souffrent (c’est un des grands traits dominants dans la vie de Gœthe), il veut devenir, comme l’Allighieri, savant en médecine. Il surmonte les répugnances de son organisation délicate pour suivre les leçons de l’amphithéâtre et la clinique d’un savant professeur dont il vante la belle méthode hippocratique. Il parvient, dit-il, et ceci est une expression caractéristique de son génie, à «transformer en notions utiles ses sensations désagréables.»

ÉLIE.

Voilà une admirable parole!

DIOTIME.

C’est la parole que je crois entendre quand je regarde une des plus belles œuvres de cet autre grand génie germanique: la Leçon d’anatomie de Rembrandt. Vous rappelez-vous, Élie, cette composition où tout l’art du maître hollandais s’applique précisément à la noble transformation dont parle le poëte allemand? Quelle merveille que cette réalité repoussante, un cadavre en dissection, et qui, pourtant, grâce à la magie du pinceau, n’excite en nous d’autre mouvement que celui d’une vive curiosité scientifique! Comme elle est habilement graduée et ménagée, la lumière qui conduit notre œil à ces raccourcis horribles, à ces chairs blêmes et verdâtres, à ces pieds qui s’appuient, rigides, contre l’in-folio grand ouvert où l’esprit vit immortel! Quelle imposante sérénité dans le regard du professeur! comme il tient le scalpel d’une main maîtresse! Quelles attitudes, quels airs de tête, quels beaux ajustements se contrastent et s’harmonisent dans le groupe qui l’entoure et l’écoute avec une intelligence avide! Que tout cela est animé, attrayant, et comme l’artiste a vaincu les terreurs de la mort en la forçant à servir aux démonstrations de la vie!

MARCEL.

Voilà qui est fort ingénieux; mais franchement, je doute un peu que Rembrandt ait eu ces hautes visées.

DIOTIME.

Qu’importe? Il ne s’agit pas dans les arts de ce que l’artiste a pensé; il s’agit de ce qu’il fait penser et sentir.--Mais où en étions-nous?

VIVIANE.


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