Full Text - Section 51

ÉLIE.

Klopstock est contemporain de Kant, n’est-il pas vrai?

DIOTIME.

À quelques années près. Les derniers chants de la Messiade paraissent en 1773; Kant publiait, en 1781, la Critique de la raison pure. Dans le seul rapprochement de ces deux noms, les premiers d’une longue série qui, pendant plus d’un demi-siècle, par Lessing, Winckelmann, Herder, Heyne, Jacobi, Fichte, Schelling, Jean-Paul, Schiller, les Humboldt, les Schlegel, les Grimm, Niebuhr, Creuzer, Wolf, Jean de Müller, Bœckh, etc., atteindra son point culminant dans Hegel et Gœthe, nous pouvons saisir le caractère et mesurer l’étendue du mouvement allemand. Nous sommes aux sources vives de ce double courant de religiosité poétique et de critique rationaliste qui rappelle les complexités de la renaissance dantesque où nous avons vu ensemble saint Thomas et Cavalcanti, Aristote et Joachim de Flore, et qui va donner au grand siècle du peuple allemand une part d’influence incalculable dans l’accroissement de l’esprit moderne.

La muse de Klopstock réveillait d’un long sommeil la conscience allemande. Presque aussitôt, dans un surprenant instinct de sa force, elle s’insurge contre toutes les oppressions qu’elle a subies depuis deux siècles. Par la bouche du «Vieux de Kœnigsberg,» c’est ainsi que Gœthe appellera Kant, elle se proclame libre et souveraine; elle revendique, au-dessus de tous les droits, le droit de la raison pure; et, à peine ce principe libérateur proclamé, elle en poursuivra, dans tous les ordres de la pensée, les conséquences extrêmes. Soudainement, sur tous les points à la fois, l’Allemagne va vouloir la liberté. Elle la veut dans la religion, dans l’art, dans la science, dans la philosophie, dans la morale, et si elle ne la peut vouloir encore, elle va du moins la rêver dans la politique.

Comme par enchantement, l’idée du progrès s’empare de tous les esprits. D’une voix grave et touchante, Lessing enseigne l'Éducation du genre humain par des révélations successives. En dépit des préjugés, il fait applaudir au théâtre l’égalité des religions devant Dieu et devant le sage. Avec les rêveurs du XIIIe siècle, il en appelle de la lettre des Écritures à l’esprit de l'Évangile éternel. Dédaigneux des Genèses, des miracles puérils et du vain appareil des cultes établis, il se sent, il ose se dire pénétré du grand souffle de Spinosa. Non loin de lui, du haut de la chaire évangélique, le pieux Herder ne craint pas d’interroger les mythes et l’esprit caché des races. Par delà les variations d’idiomes, de mœurs et d’instincts, il découvre, il salue à son berceau l’humanité. Le premier, il prononce avec vénération ce nom auguste. Il proclame l’essence, l’origine unique et le salut universel du genre humain, au nom d’un Dieu d’amour, au nom d’un Christ idéal, qui, sans privilége de race ou de vocation, embrasse dans sa tendresse infinie l’homme de tous les temps et de tous les peuples. À la même heure, Winckelmann, écartant, lui aussi, dans les régions de l’art, les superstitions, les idoles, y ramène le culte de la nature immortelle et le respect de la noble antiquité. Et ces esprits sévères, ces philosophes, ces savants, ces critiques à qui rien n’impose de ce qui asservit le vulgaire, sont ensemble des enthousiastes, des inspirés, des apôtres bienveillants, qui entraînent à leur suite une foule d’adeptes. Encyclopédique et religieuse, comme la science de Brunetto et de l’Allighieri, la science du XIXe siècle allemand se propose pour fin le bonheur et la sagesse des hommes. Elle cherche, dans l’enthousiasme de son hellénisme renaissant, ce qu’elle appelle l'éducation humaine des belles individualités, et la religion universelle des peuples. Elle contracte avec la poésie une alliance intime. Elle se rapproche des femmes, qui mettront la douceur et la grâce dans une révolution dont on a pu dire qu’elle fut un 93 philosophique plus radical que notre 93 politique. Les Méta, les Caroline, les Betty, les Sophie, les Johanna, s’unissent aux efforts de leurs époux, de leurs frères, de leurs amis. Elles encouragent, elles récompensent, elles consolent, elles enseignent à leur manière. Auprès d’elles, les plus hauts esprits apprennent la simplicité. On appelle à soi les petits enfants, les humbles. La sympathie préside aux rapports; les nobles amitiés se nouent; tout va s’épurer, s’attendrir. Un désintéressement que j’appellerai féminin, tant il me semble naturel à notre sexe, Viviane, élèvera la morale. On dédaignera, on ira jusqu’à nier la vertu pratiquée en vue des récompenses ou des châtiments éternels. On la voudra supérieure à toute sanction, et trouvant son bonheur dans la seule conformité aux lois de la conscience intime.

MARCEL.

Nous voici loin de la morale de Dante, qui tire toute sa force des tisons de l’enfer et des chansons du paradis.

DIOTIME.

Il y aurait à dire sur ce point, Marcel. Les magnanimes de Florence que nous avons vus en enfer, les païens au paradis, le fleuve d’oubli au purgatoire, sont des signes assez notables, pour le temps où vivait Dante, d’une morale indépendante du dogme.--Mais revenons à nos Allemands. En ce beau moyen âge, qui s’ouvre avec la seconde moitié du XVIIIe siècle, le cri d’Ulrich de Hutten: «Par la liberté à la vérité, par la vérité à la liberté,» semble le mot d’ordre de toute une génération sincère et généreuse de cœur et d’esprit. Une confiance enthousiaste dans la nature la pousse à la recherche de ses plus secrets mystères. Religions, idiomes, esprit des races et des temps, formations et révolutions des peuples, on veut tout pénétrer, tout comparer, tout analyser, mais aussi tout ramener à l’unité d’un idéal plus haut dans le sein d’un Dieu plus grand et plus parfait. On voudrait soulager tous les maux, redresser toutes les erreurs, reculer toutes les limites, élargir tous les horizons. Le désir du progrès anime aux aventures de la pensée. Comme au siècle de Dante, d’intrépides voyageurs s’élancent vers les contrées inconnues; ils en rapportent des Mirabilia véridiques, qui préparent aux Humboldt la gloire du Cosmos. Les sciences qui se rattachent le plus directement à l’amélioration de la vie humaine, la médecine, la chirurgie, l’art des accouchements, la physiologie, la chimie, la pédagogie, sont en honneur. La célébrité des Hufeland, des Zimmermann, des Lobstein, des Ehrmann, des Sœmmerring, des Gall, rappelle les Saliceto, les Taddeo, les Pierre d’Abano. Je ne sais quel souffle sibyllin porte partout avec lui la chaleur et le mouvement. Et, comme pour prêter des accents plus beaux à ce renouvellement mystérieux des âmes, le plus religieux de tous les arts et le plus allemand, la musique, invente des accords sublimes et tels qu’on n’en avait point encore entendu. Haydn, Gluck, Mozart, Weber, Beethoven qui s’inspirera de Faust, comme Michel-Ange s’est inspiré de la Divine Comédie, achèveront la perfection d’un cycle incomparable, à qui je voudrais donner pour épitaphe les trois mots inscrits d’une main pieuse sur le tombeau de Herder: Lumière, Amour, Vie; Licht, Liebe, Leben.

VIVIANE.

Je vous avoue que je comprends de moins en moins. Comment tant de lumière, d’amour et de vie produisent-ils dans l’âme de Gœthe l'état chaotique?

DIOTIME.

Ce que nous voyons aujourd’hui clairement dans la révolution accomplie n’était en ses commencements, et pour ceux-là mêmes qui contribuaient à la faire, que fermentation obscure. Les peuples, comme les individus, ma chère Viviane, ne passent d’un âge à un autre qu’en des crises où tout l’organisme se trouble, et qui ne s’expliquent point à celui qui les subit. Les premiers symptômes de la crise allemande, avant qu’elle fût entrée dans la période active dont je viens de vous parler, c’avait été une langueur extrême, un dégoût, une lassitude, qui demeurèrent longtemps, par contraste, dans un grand nombre d’âmes, après que la lumière et l’amour eurent fait explosion dans les autres. J’ai anticipé sur les dates afin de vous donner l’ensemble d’une métamorphose dont le génie de Gœthe sera, dans son âge viril, l’éclosion splendide; mais nous en sommes encore avec lui à sa première jeunesse, à la phase inquiète, au «désarroi» de sa nature ardente et de son esprit incertain qui se passionne à la fois pour Rousseau et Rabelais, pour Klopstock et Diderot, pour Shakespeare et Voltaire. L’Allemagne en est alors, avec Wolfgang, aux vagues mélancolies.

MARCEL.

Ces mélancolies, n’était-ce pas une mode, une affectation plutôt qu’une réalité?

DIOTIME.

Rien de plus réel et rien qui s’explique mieux. En passant brusquement de la guerre à la paix, des aventures de la vie des camps à la monotonie de la vie bourgeoise, la jeunesse allemande s’était sentie prise d’ennui. La réaction contre la France, lorsqu’elle commença, ne fit qu’aggraver le mal. En quittant les Français, on quittait l’esprit de gaieté. En s’arrachant au déisme aimable de Voltaire, au matérialisme insouciant des d’Holbach, des d’Argens, des La Mettrie, on ne retrouvait plus les consolations du Christ de Luther. Plus d’une atteinte avait été portée au Sauveur des hommes; son existence historique était mise en doute; on avait nié, non plus seulement l’authenticité, mais la possibilité de ses miracles. C’était là pour beaucoup d’esprits un sujet de grand malaise. Perdre une certitude, quelle qu’elle soit (fût-ce la certitude de la damnation éternelle), sans pouvoir lui en substituer aussitôt une autre, paraît au plus grand nombre un état insupportable; et cet état était général aussi bien dans les lettres que dans la philosophie. Les oracles français désertés, la Grèce à peine encore entrevue (d’Homère ou de Sophocle on ne savait avant Herder pas beaucoup plus que le nom; Winckelmann lui-même connut très-mal Phidias), on s’égarait dans les brouillards d’Ossian, sur les landes désertes, aux pâles clairs de lune. L’Angleterre et son spleen assombrissaient les imaginations allemandes. Le spectre de Hamlet apparaissait au seuil des universités. La folie et le suicide faisaient d’affreux ravages.

VIVIANE.

Tout cela semble un peu contradictoire.

DIOTIME.

Nous avons vu des contradictions analogues au temps de Dante, où la fatigue des choses d’ici-bas inclinait les uns à la contemplation mystique du ciel, les autres à l’incrédulité, à l’athéisme. Ne nous étonnons donc pas trop du trouble de notre jeune Wolfgang. Pendant le temps qui s’écoule pour lui à Leipzig, à Strasbourg, à Darmstadt, à Wetzlar, il est en proie, comme la plupart de ses contemporains, mais avec une puissance de lutte plus intense, aux suggestions opposées de la foi et du doute, du sentiment et de la raison, qui, du dehors et du dedans, se disputent sa «pauvre cervelle,» ou, pour parler plus juste, son grand génie. N’oublions pas que ce génie est le plus vaste et le plus complexe qui ait paru depuis Dante, le plus incapable par conséquent de se satisfaire, hormis dans l’entière possession de la vérité, de cette vérité divine et humaine à laquelle, lui aussi, il élèvera un jour un temple immortel.

À ce moment, tout l’attire à la fois, tout le sollicite. Pendant que, selon l’ordre paternel, il apprend la jurisprudence, pendant qu’il se prépare à la pratique des affaires telles qu’elles se règlent au saint empire romain, sa fantaisie s’en va errant et rêvant dans le monde idéal. Il passe de longues heures méditatives dans les églises, dans les musées. Il contemple, il étudie les chefs-d’œuvre nouvellement rassemblés dans la galerie royale de Dresde, où Winckelmann s’initiait à l’esprit de l’antiquité. Il recherche, comme le jeune Dante, la compagnie des poëtes, des artistes; comme lui, il a ses Guido, ses Giotto, ses Casella, ses Oderisi. Il s’essaye à peindre, à graver; il joue de plusieurs instruments de musique, du piano, du violoncelle; comme un berger de Virgile, il souffle de sa belle lèvre adolescente dans ce qu’on appelait alors la «flûte douce.» Il rime ses premiers Lieder et se les entend chanter avec délices. Là aussi, dans ces sociétés d’artistes, comme dans le cénacle des saints où le conduit Suzanne de Klettenberg, il entre si avant, avec une si parfaite bonne foi, qu’il se demande s’il ne ferait pas bien d’y rester toujours, et qu’il consulte le sort pour savoir s’il est écrit là-haut que, toutes choses quittées, il doit se consacrer à l’art de la peinture.

VIVIANE.

Qu’entendez-vous par consulter le sort?


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