Full Text - Section 50

Ce qui, pour moi, donne à cette anecdote un intérêt très-grand, c’est qu’elle montre dans Gœthe enfant ce puissant instinct religieux, cette ardeur à chercher le lien entre le visible et l’invisible, entre le fini et l’infini, qui va dominer toute la vie de l’homme. À toutes les époques de sa carrière, en effet, au plus fort de la dissipation ou d’une activité qui semble uniquement occupée aux choses terrestres, nous verrons Gœthe revenir à la contemplation des choses divines. À deux ou trois reprises, il reprendra l’étude des livres saints. Dans son extrême besoin de croyance, il fera d’inouïs efforts pour concilier le Dieu de Moïse avec le Dieu de Platon, puis avec le Dieu de Spinosa. Au sortir d’une phase déréglée de sa vie universitaire, après une grave maladie, sous l’influence d’une noble demoiselle amie de sa mère, Suzanne de Klettenberg, la «belle âme» du roman de Wilhelm Meister, il se laisse égarer à la recherche de l’infini dans les sentiers perdus de l’illuminisme. Magie, kabbale, astrologie, alchimie, chiromancie, Paracelse, Van Helmont, Peuschel, le comte de Zinzendorf, plus tard Cagliostro, Gœthe interroge avec anxiété toutes ces voix confuses, pour tâcher d’y surprendre quelque lointain écho des demeures célestes. Pressé, comme l’Allighieri, d’un fiévreux désir de paix, il est tenté de se faire initier aux sociétés secrètes, Francs-Maçons, Illuminés, Rose-croix, qui enveloppaient alors de leurs réseaux, comme on l’avait vu en Italie au temps de la Divine Comédie, la société allemande tout entière. Il est tout près de s’affilier aux congrégations quiétistes des saints du protestantisme. Dans un âge très-avancé, en rappelant d’un cœur ému le souvenir de son angélique amie, c’est ainsi qu’il nomme Mlle de Klettenberg, il se demandera encore s’il n’était pas avec ces élus de la grâce dans sa voie véritable, et s’il n’eût pas mieux fait d’y rester.

ÉLIE.

Vous venez de faire allusion à la vie universitaire de Gœthe; je croyais avoir lu que son éducation s’était faite dans la maison paternelle.

DIOTIME.

Le père de Gœthe fut, en effet, son premier éducateur. Il avait pour son fils de l’ambition et se flattait de le voir quelque jour se placer, dans les lettres, au rang des Gellert et des Hagedorn. Comme il était d’ailleurs fort instruit et que Wolfgang était fort studieux, il put le conduire assez loin. Mais dans l’Allemagne du XVIIIe siècle, comme dans l’Italie du XIIIe, les universités en plein éclat, en grande émulation et en grande liberté, attiraient irrésistiblement la jeunesse. Leipzig, la Mater studiorum germanique, Iéna, Gœttingue, Wittenberg, Halle, Berlin, Kœnigsberg, comme Bologne, Salerne, Padoue, Naples, Crémone, se disputaient la palme des sciences et des lettres. En 1765, à l’âge de seize ans, Gœthe commençait à Leipzig le cours de ses études académiques, et se faisait inscrire dans la nation bavaroise (les étudiants se divisaient alors en nations), à la faculté de droit. Le moment était critique. L’autorité professorale, honorée encore en apparence, avait perdu crédit sur la jeunesse. Entre les curiosités vives qui s’éveillaient dans la génération nouvelle et les règles arides de l’enseignement établi, il n’y avait plus aucune concordance. Les méthodes préconisées dans la chaire, les formules, les catégories surannées, qui ne valaient guère mieux que le Trivium et le Quadrivium des écoles italiennes, rebutaient les intelligences où fermentait déjà, comme chez les condisciples de l’Allighieri, la sève des temps nouveaux. Gœthe déplore dans ses Mémoires le «désarroi» où il trouve les esprits, le trouble de sa «pauvre cervelle» incapable de concilier le respect des professeurs à longues perruques, la soumission aux lourdes disciplines d’un Gottschedt, d’un Gellert, avec l’enthousiasme qu’inspirent les mâles accents d’un Klopstock, les hardiesses généreuses d’un Lessing, d’un Winckelmann, qui retentissent au loin. Mais ce que Gœthe ne sentait pas alors, ce dont il est pourtant avec Dante un éclatant témoignage, c’est combien, plus que l’ordre accoutumé, sont favorables à la spontanéité créatrice du génie ce «désarroi,» cet «état chaotique» du monde moral (j’emprunte ces expressions aux Mémoires), à ces confins de deux siècles, où les idées qui finissent et les idées qui commencent se mêlent et se pénètrent dans une vague lumière, dont on ne saurait dire si elle est du crépuscule ou de l’aurore.

VIVIANE.

Voudriez-vous nous dire les causes de cet état chaotique au temps de Gœthe? J’avoue à cet égard mon ignorance.

DIOTIME.

Il y en avait plusieurs qu’il me serait difficile de vous exposer ici tout au long, mais que je puis réduire à une seule: les Allemands, avec tous les instincts des grandes races, ne se sentaient pas une grande nation.

VIVIANE.

Qu’entendez-vous par là?

DIOTIME.

Rien que de très-simple. Au temps dont je parle, les Allemands n’avaient, à bien dire, ni patrie ni art qui leur fussent propres. Divisée, comme l’Italie, en une infinité d’États, de provinces, de dialectes et de sectes, exposée comme elle à la fréquence des invasions étrangères, l’Allemagne, où tout à l’heure nous allons voir apparaître une glorieuse pléiade de génies nationaux, souffrait dans son orgueil, dans sa conscience intime, et n’avait pas même pour se plaindre de langue nationale.

ÉLIE.

Et la langue du Luther?

DIOTIME.

La langue de Luther, si populaire, si forte et si poétique tout ensemble, était tombée en désuétude. Un la chantait encore dans les églises, mais on ne la savait plus ni écrire ni parler.

ÉLIE.

Comment cela?

DIOTIME.

Après la guerre de Trente-Ans, où la littérature naissante et les arts avaient été ensemble submergés dans le désastre public, les souverains rendus aux loisirs de la paix, les cours où l’on voulait rappeler les plaisirs de l’esprit, ne trouvèrent point digne d’eux l’idiome que parlait le peuple. On prétendait se modeler sur les grands airs de Versailles, et, suivant l’exemple que donnait la diplomatie, on se mit à parler français, du moins mal qu’il fut possible, Bientôt, à l’imitation de la noblesse et sous l’influence des savants, théologiens, médecins, jurisconsultes, parmi lesquels le latin demeurait seul en usage, la bourgeoisie négligea la langue maternelle. Elle s’accoutuma peu à peu à un parler bâtard, où se mêlaient des constructions, des tours, des images empruntés à trois idiomes, et qui méritait trop bien les railleries du grand Frédéric, par qui fut achevé le discrédit des lettres allemandes.

ÉLIE.

Et ce discrédit durait encore au temps de Gœthe?

DIOTIME.

À la cour de Berlin, on fermait obstinément l’oreille au beau langage de Wieland, de Klopstock et de Lessing; Gellert lui-même n’avait pu trouver grâce; et quand Gœthe publiait son Gœtz von Berlichingen, le roi faisait pleuvoir le sarcasme sur ce qu’il appelait «une imitation détestable des abominables pièces de Shakespeare.» Mais la jeunesse avait pris autrement les choses. Elle acclamait Shakespeare, introduit par Wieland, comme un génie vraiment germanique. Elle exaltait ses beautés plus qu’on ne le faisait alors en Angleterre. La Messiade de Klopstock avait été pour elle une révélation. L’hexamètre, si naturel aux idiomes germaniques, bien mieux que l’alexandrin emprunté, entraînait dans son rhythme les imaginations; les cœurs s’ouvraient sans effort à l’émotion chrétienne qui, dans ce poëme solennel, se substituait, grave et profonde, à la froideur d’un faux classicisme dont on était lassé. L’enthousiasme de Klopstock pour la belle langue natale se communiquait. Et ce premier ébranlement du sentiment national préparait, sans qu’on pût encore la pressentir, une révolution complète des idées allemandes.


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