Full Text - Section 49

Vous oubliez, ce me semble, les Élégies romaines, les Épigrammes de Venise, d’autres poésies encore en assez grand nombre, et plusieurs pages de prose où l’expression de l’amour est extrêmement vive.

MARCEL.

Sans compter que votre poëte platonique finit par épouser sa servante.

DIOTIME.

Christiane Vulpius ne fut jamais la servante de Gœthe, mon cher Marcel, mais sa compagne fidèle et dévouée pendant vingt-huit ans. Elle ne fut point pour lui la Thérèse de qui l’on rougit. Le fils qu’il eut d’elle, il l’aima tendrement et l’éleva à ses côtés avec le plus grand soin. S’il donna tardivement à son union avec Christiane la sanction légale, c’est qu’il n’y attachait pas d’importance; c’est que Christiane aussi, dans un sentiment à la fois humble et fier, dissuadait son amant de ce mariage officiel, comme d’une condescendance à l’opinion qui n’ajouterait rien ni à son bonheur ni à sa sécurité. Du reste, le mariage, pas plus dans la vie de Gœthe que dans celle de Dante, n’exerce d’influence appréciable; ni l’un ni l’autre n’unit son sort à la femme qui eût été, selon l’esprit même de l’union conjugale, sa moitié véritable. La société ne paraît pas jusqu’ici disposée à suivre le conseil de Platon, qui voulait aux meilleurs les meilleures; elle n’obéit pas à la loi de sélection que Darwin croit être la loi de nature. Elle ne prend pas souci, tout au contraire, d’unir aux grands hommes les grandes femmes.

MARCEL.

Mais cette Christiane, si j’en crois Bettina, qui l’appelle quelque part «une saucisse enragée,» loin d’être une grande femme, n’était pas même une femme médiocre. Elle n’avait aucun esprit, pas la moindre culture.

DIOTIME.

Christiane a eu le sort de Monna Gemma, de qui les biographes de Dante font une Xantippe, elle a été jusqu’ici fort maltraitée des admirateurs de Gœthe. Mais quelques critiques plus équitables commencent à la réhabiliter. Il paraît certain qu’elle avait l’intelligence vive et le désir d’apprendre. Gœthe prenait plaisir à l’instruire, à causer avec elle de choses élevées; je n’en voudrais pour témoignage que cette belle poésie scientifique sur la métamorphose des plantes, ce chef-d’œuvre du genre, qu’il lui dédie, et qu’il a composée évidemment pour répondre aux curiosités intellectuelles de sa maîtresse. Cependant, je n’en disconviendrai pas, c’est bien moins l’esprit que la beauté de Christiane qui captive Wolfgang. Lorsqu’elle lui apparaît dans la fleur de son printemps, elle est, dit-il, «riante et rayonnante comme un jeune Bacchus;» et jamais, depuis les temps helléniques, l’ascendant, la magie de la beauté, n’avaient été sentis et subis comme par notre poëte.

MARCEL.

Autrement dit, votre platonique Gœthe était le plus sensuel des hommes.

DIOTIME.

Que voilà bien une traduction française! mais je ne saurais l’accepter. Rien de moins sensuel que les ardeurs de Gœthe. Il faut bien que j’y insiste, puisque votre incrédulité s’obstine; les Manon, les Lisette, tous les types libertins des amours françaises lui sont absolument inconnus; jamais les aveux éhontés d’un Jean-Jacques ne souilleront les lèvres de Gœthe. Relisez, pour mieux sentir le contraste, dans ses lettres écrites de Suisse, cette page incomparable de ses confessions à lui, où il rappelle son émotion profonde, quand, pour la première fois, il lui est donné de voir la forme humaine dans toute sa vivante beauté. Comme il reste saisi d’admiration, quel enthousiasme d’artiste! et comme l’antiquité présente à son esprit le préserve de toute pensée licencieuse! Cette belle femme qui laisse tomber ses voiles, ce n’est pas à ses yeux la Suzanne, la Bethsabé biblique, dont les charnels attraits éveillent la convoitise, c’est «Minerve devant Pâris.» Ce bel adolescent, c’est «Narcisse au bord des eaux;» c’est Adonis poursuivant dans les forêts le sanglier farouche. Et aussitôt le poëte rend grâces au ciel de la faveur qui lui est accordée de pouvoir contempler, dans sa plus pure image ici-bas, la perfection de la beauté divine. On dirait Michel-Ange en extase devant sa Léda, Ingres peignant la Source. Nous avons quelque peine à comprendre de tels sentiments. Nos idées, toujours un peu gauloises, cette verve moqueuse qui s’épanche au Roman de la Rose et qui n’est pas encore épuisée, quelques restes aussi des préventions de l’Église en ses premiers temps, quand elle faillit décréter un dieu chétif et laid, nous mettent en défiance de nos meilleurs instincts et nous disposent mal à ce culte désintéressé des grâces physiques qui s’alliait chez Gœthe au sentiment le plus exquis des grâces morales.--Mais, bon Dieu, que me voici encore divaguant! vous devriez m’avertir…​ J’en étais restée, ce me semble, aux premiers temps de l’enfance. Revenons-y, et voyons ce qu’a fait pendant ma longue digression notre petit Gœthe.

Il a ouvert ses grands yeux profonds au spectacle de la nature. Il s’est pénétré par tous ses sens de l’atmosphère sociale où il est né. Il a nourri confusément, mais abondamment, son esprit avide. Sous les yeux d’un père plein de gravité, qui veut le préparer, à son exemple, au savoir et aux devoirs du jurisconsulte, aux côtés d’une jeune mère de dix-huit ans, qui toujours rit, chante et conte, accoutumée qu’elle est, dit Wieland, à «avaler le diable sans le regarder,» notre poëte adolescent voyait tour à tour dans l’ombre et dans la lumière les contrastes de la vie. Dès sa première enfance, comme le petit Dante, il veut trouver en Dieu la raison de toutes choses. Il y rêve sans fin dans ses promenades solitaires. À sept ans, tout possédé qu’il est du besoin d’adorer, il invente une religion, il s’institue pontife.

VIVIANE.

Comment!

DIOTIME.

Le sentiment religieux de Gœthe, si précoce et si spontané, a paru à quelques critiques rationalistes tout à fait invraisemblable, et ils auraient nié l’anecdote qui s’y rapporte et que je vais vous dire, si Gœthe ne l’avait racontée dans ses Mémoires avec un accent de vérité le plus convaincant du monde. Cette passion pour Dieu, qui pousse le petit Wolfgang à se faire prêtre d’un culte qu’il imagine, n’est ni plus précoce d’ailleurs ni plus improbable que sa passion pour sa sœur Cornélie, dont nous venons de voir les effets étranges; loin de là. La lecture des histoires saintes dans la Bible du foyer avait familiarisé l’enfant avec l’idée d’un Créateur de qui les hommes s’approchent par l’offrande et l’adoration. Trois Églises, la juive, la catholique, la réformée, l’infinité des sectes qui divisaient, dans Francfort comme dans toute l’Allemagne, le protestantisme, et dont on discutait librement les pratiques diverses, ouvraient au sentiment religieux toutes sortes de voies, et suscitaient dans chacun la pensée d’un commerce personnel et direct avec Dieu. Wolfgang, après y avoir songé longtemps, en vint un jour à l’idée de représenter en abrégé le mystère de la création et d’adorer en son nom le Créateur. Il rassemble sur un pupitre à musique de forme pyramidale des exemplaires choisis d’une collection d’histoire naturelle que possédait son père, en prenant soin de les ranger dans un ordre agréable aux yeux, selon le rang qu’ils occupent dans la hiérarchie des êtres. Au sommet de la pyramide, une pastille à brûler, sa douce lueur, son parfum, vont figurer les prières de l’âme humaine qui montent vers le ciel. Le pupitre en laque rouge à fleurs d’or est orienté selon les rites. Aux premiers rayons du soleil levant qui vient frapper, sous son miroir ardent, la pastille symbolique, le jeune prêtre, avec recueillement, offre son sacrifice.

VIVIANE.

Quelle idée poétique!

DIOTIME.

Le mystère ne manquait pas non plus à cette initiation sacerdotale que Wolfgang s’était préparée à lui-même. La famille et les amis ne voyaient dans ce riche pupitre, décoré de cristaux et de végétaux rares, qu’un ornement du salon; l’enfant seul connaissait et taisait, nous dit-il, son caractère sacré.

MARCEL.

Voilà qui est bizarre, en effet; et votre Gœthe ne ressemble guère à celui que je me figurais.

DIOTIME.


Looking for comments…

Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.