Full Text - Section 48

Ce païen, comme vous l’appelez et comme on l’appela longtemps en Allemagne, était, plus que personne, sensible à la beauté souffrante de l’âme chrétienne. On voit, même alors qu’il décrit avec une exactitude cruelle les disgrâces physiques de Cornélie, qu’elle exerçait sur lui un grand charme. «Elle avait, nous dit-il, si ce n’est les plus beaux yeux, du moins les plus profonds» qu’il eût jamais vus. Son regard généreux, c’est ainsi qu’il le caractérise, parce que «il donnait tout et ne demandait rien en retour,» était semblable au regard des saintes extatiques. C’était «un pur rayon de l’âme la plus chaste qui fut jamais.» La taille de Cornélie était svelte et bien proportionnée; elle avait dans son port et dans son air quelque chose à la fois d’imposant et de languissant. Sa voix prenait tour à tour des accents brusques et les intonations les plus suaves. Mais, entre le regard lent de ses grands yeux à fleur de tête, son front haut, modelé avec délicatesse, où se marquaient durement de noirs sourcils, et les autres traits du visage, il y avait désaccord. Parfois aussi un mouvement précipité du sang laissait à sa joue des traces fâcheuses, et cela le plus souvent aux jours où Cornélie devait paraître dans quelque fête, si bien qu’elle semblait alors, écrit Gœthe, le jouet d’un démon railleur qui trahissait à tous les yeux les troubles contenus de son âme ardente. Cette étrange jeune fille était quelque peu hallucinée. Elle touchait au surnaturel; elle sentait la mort à distance; elle pleurait les maux à venir. En relisant, ces jours passés, les Mémoires de Gœthe, j’ai été frappée d’une scène bizarre à laquelle je n’avais pas d’abord pris garde, et qui jette un jour singulier sur les relations du frère et de la sœur. C’est une véritable explosion de tempérament qui peut faire soupçonner les violences que souffrait en son cœur Cornélie.

La voici cette scène, telle que je l’ai notée. Elle est à la fois tragique et comique, comme il arrive quand de grandes figures se trouvent resserrées dans un cadre étroit.

C’était par une soirée d’hiver, un samedi, à l’heure où, selon sa coutume, le vieux conseiller Gœthe faisait venir en sa maison le barbier afin d’être rasé de frais et de pouvoir, au lendemain dimanche, s’accommoder tout à son loisir pour le service divin. Les deux enfants, blottis derrière le poêle immense qui domine de sa masse noire tous les intérieurs germaniques, se récitaient l’un à l’autre par récréation un chant de la Messiade. Wolfgang avait pris le rôle de Satan; Cornélie, au nom d’Adramalech, lui adressait des reproches.

Tous deux, en commençant, ne faisaient que murmurer les vers à voix basse, pour ne pas attirer l’attention (le père de Gœthe n’aimait pas cette poésie nouvelle et sans rimes que Klopstock venait d’introduire, et la Messiade n’entrait qu’en contrebande dans sa maison); mais tout à coup, au moment qu’Adramalech s’emporte aux invectives, Cornélie, oubliant la fiction, s’identifiant avec son personnage, saisit le bras de Wolfgang; elle se prend à déclamer, d’une voix de plus en plus stridente et comme hors d’elle-même, cette pathétique apostrophe:

Sauve-moi! je t’en supplie. Si tu l’exiges, Je t’adorerai, ô monstre, réprouvé, noir malfaiteur! Sauve-moi! je souffre l’éternel tourment de la mort vengeresse! Autrefois j’ai pu le haïr d’une haine ardente et farouche, Aujourd’hui je ne le saurais plus; et cela aussi m’est une terrible angoisse. Oh! que je suis broyée!…​

Et le cri de détresse d’Adramalech éclate; et le barbier épouvanté laisse choir le plat à barbe, et l’eau savonneuse inonde la vénérable poitrine quasi nue du conseiller Jean-Gaspard; et le père redouté entre en courroux; et les enfants balbutient de timides excuses…​

MARCEL.

Quelle scène grotesque!

DIOTIME.

Je ne sais, mais il m’a toujours semblé que, à ce moment où l’Adramalech de Klopstock pousse par la bouche de Cornélie le cri d’angoisse, la puissance fascinatrice de Gœthe, à son insu, agissait sur sa sœur, et qu’elle subissait, en s’en défendant, cette irrésistible magie du poëte qu’il devait exercer plus tard sur ses amis, et dont ils ne savaient, disaient-ils, si elle était du ciel ou de l’enfer.

ÉLIE.

Qu’est devenue cette étrange personne?

DIOTIME.

Pendant un certain temps, calmée en apparence, Cornélie continue de vivre avec son frère, au foyer, dans une intimité profonde; seule aimée de lui seul; associée à toutes ses études, pressentant son génie, l’excitant au travail: se faisant gaie pour lui plaire aux heures des loisirs; enchantée à sa voix par le vieil Homère dont il lui disait les vers dans la langue maternelle. Aux premières absences, elle le sent proche encore par les lettres sans fin, par les confidences qui raniment, en la blessant, l’amitié fraternelle. Puis, peu à peu, elle est négligée dans les égarements que l’on ne veut plus dire; puis oubliée, hélas! quand la passion s’empare de la vie. Qui saura jamais ce que souffrit alors la fière Cornélie? Gœthe lui-même ne fait que le deviner plus tard, à son propre désespoir, lorsqu’il apprend de la bouche de son ami Schlosser, qu’entre celui-ci et sa sœur l’anneau des fiançailles vient d’être échangé. Gœthe n’ignorait pas combien la seule pensée d’appartenir à un homme causait naguère de répugnance et d’effroi à sa Cornélie. Il n’avait jamais pu se la figurer, n’étant plus à ses côtés, ailleurs qu’au fond d’un cloître; il se sent jaloux, éperdument jaloux, de cette sœur délaissée, comme au temps où il la veillait en son berceau. Il est près de tout rompre. Pour apaiser du moins l’offense de son orgueil, il se dit bien bas à lui-même que, le frère présent, jamais l’ami n’eût été ni amant ni époux.

Cet ami était un honnête homme. Il avait été choisi sans doute par la triste Cornélie pour l’aider à sortir moins brusquement d’elle-même et de son passé. Mais ces sagesses de la passion sont toujours trompées. Cornélie ne trouva point le repos dans les bras de cet honnête homme. Gœthe le dit, il en juge à la contrainte du foyer conjugal lorsqu’il y vient s’asseoir; il en juge surtout à la véhémence avec laquelle sa sœur le détourne d’un mariage qu’il projetait, lui aussi, pour fuir l’isolement du cœur.

Quatre ans après le jour où Cornélie quittait le nom de Gœthe, elle quittait sans regret la vie. La nouvelle de sa mort fut pour notre poëte une commotion terrible. «Une des plus fortes racines de son existence était tranchée.» C’est lui qui parle ainsi. À la page de ses souvenirs où il inscrit la date funèbre, 8 juin 1777 (il avait alors vingt-huit ans), on lit ces mots: «Jour sombre et déchiré; douleur et rêves.»

MARCEL.

Vous n’aviez pas tort de nous dire que cette amitié de Gœthe pour sa sœur au berceau est plus incompréhensible encore que l’amour du petit Dante pour Béatrice. Un sentiment aussi mal défini, aussi exalté, est assurément une des plus curieuses, une des plus maladives variétés de l’amour platonique, et je l’aurais cru tout à fait incompatible avec le bon sens et la saine raison de Gœthe.

DIOTIME.

Détrompez-vous, Marcel. L’idéal platonique, un peu germanisé, est au fond de tous les attachements de Gœthe. Et si c’est là une maladie, il l’apporte en naissant pour n’en guérir jamais. La plupart des amours de sa jeunesse sont malheureuses; il aime souvent sans espoir. De ses deux grandes passions, Charlotte et Mme de Stein, la première ne fut qu’un renoncement enthousiaste qui put avoir le fiancé pour témoin; pour confident, l’époux; dont la femme aimée put paraître émue; dont la jeune mère n’hésitait pas à perpétuer le souvenir en donnant à son fils le nom de son amant; que le poëte enfin put rendre public dans un récit qui agita toute l’Allemagne, sans qu’aucune des trois personnes intéressées en reçût, au plus délicat de l’honneur, la moindre atteinte. Beaucoup plus tard, pendant les dix années que Mme de Stein occupe le cœur de Gœthe, leur intimité est de telle nature que les plus proches amis, Schiller par exemple, la croient entièrement platonique, et que lui-même un jour, quand il en rappellera le souvenir, ne craindra pas de profaner la piété des tombeaux en la comparant au lien sacré qui l’unissait à sa sœur Cornélie.--Que cela étonne votre bon sens français, Marcel, je le trouve très-simple; mais ne perdons pas de vue que nous sommes en Allemagne, où la rêverie, la Schwaermerei, se mêle et se confond avec les sentiments les plus réels. Et Gœthe, sur ce point comme sur tant d’autres, était bien véritablement «le plus allemand des Allemands.»

ÉLIE.

Mais ces deux figures d’exception à part, il me semble que la galerie des femmes de Gœthe, pour me servir de l’expression consacrée, n’a que des portraits vulgaires, à tout le moins bourgeois, et qui ne supporteraient pas le voisinage de la noble Portinari.

DIOTIME.

Rien de moins bourgeois, selon l’acception française du mot, c’est-à-dire rien de moins prosaïque, que les amours de Gœthe pour les plus petites bourgeoises. Ces fillettes, ces purgolette que Béatrice reproche si fièrement à Dante, sont, dans leur atmosphère germanique, exemptes de toute vulgarité. La pure imagination du poëte, le très-jeune âge de ses Gretchen, de ses Frédérique, de ses Catherine, les revêt de candeur; et c’est presque sans altération qu’il les fera passer un jour de la réalité dans ses créations les plus idéales. Selon Gœthe, la femme est plus vraie que l’homme dans l’amour comme dans la haine, et c’est pourquoi il la trouve aussi plus poétique. Auprès d’elle, il se sent devenir meilleur; il est plus aisément, plus doucement transporté dans le monde des rêves. Même alors qu’il la rencontre dans un milieu vicié, il l’en abstrait sans effort; la plus suspecte, Gretchen, il l’aime naïvement. Jamais Gœthe ne séduit, au sens bourgeois du mot, jamais il ne raille, même la femme facile. Ignorante, frivole, trompeuse, elle demeure encore pour lui un être sacré. Jamais il n’a parlé des femmes autrement qu’avec tendresse et respect. Vous ne trouverez pas dans toute l’œuvre de Gœthe une seule parole (j’en excepte ce que dit Méphistophélès, le blasphémateur de toutes choses saintes) que Dante eût désavouée; pas la moindre arrière-pensée qui offense le sentiment religieux de l’amour dont nous avons vu toutes pénétrées les divines cantiques.

ÉLIE.


Looking for comments…

Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.