Full Text - Section 47
VIVIANE.
On brûlait les livres dans votre chère ville natale?
DIOTIME.
Eh mon Dieu oui; tout comme à Florence. À deux pas de la maison de Luther, à la veille de la Révolution, le petit Wolfgang vit un jour tout un ballot de livres français jetés sur le bûcher, aux flammes de l'anathème où trois siècles auparavant Savonarole brûlait le divin Platon. L’histoire est ainsi faite: elle souffre des attardements et des invraisemblances que la plus hardie fiction n’oserait admettre.
L’imagination du jeune Gœthe fut très-troublée par cette exécution sauvage d’une chose inanimée; plus encore par les vestiges humains qu’il aperçut un jour, dans ses récréations enfantines, pendants, depuis deux siècles, aux fourches patibulaires. L’humiliation des juifs, renfermés chaque soir dans leur quartier boueux et puant, n’étonnait pas moins son âme candide. Bientôt d’autres spectacles, plus terribles et plus grandioses, lui ouvrent, comme à Dante, ce que l’on pourrait appeler les horizons épiques. Le tremblement de terre de Lisbonne, plus retentissant que la catastrophe du pont alla Carraia, la guerre de Sept-Ans et son héros, l’occupation de Francfort par les Français, les passages rapides et calamiteux de troupes amies ou ennemies, le canon des batailles rangées aux portes de la ville, les incendies, les pillages, et, pour parler avec le poëte, «le démon de l’épouvante répandant ses frissons par toute la terre;» puis enfin, comme gage de temps meilleurs, le couronnement du roi des Romains, qui me semble, dans l’existence de Gœthe, jouer le même rôle que le jubilé du pape Boniface dans l’existence de Dante: tous ces événements précipités imprimèrent de bonne heure à l’âme de Wolfgang quelque chose de cette solennité que le pinceau de Giotto a mise au front du jeune Dante. Gœthe est de bonne heure, comme l’Allighieri, porté par le spectacle des injustices humaines et des rigueurs divines à la méditation, à la rêverie solitaire. Il vit en crainte et en respect des volontés d’en haut, attentif au destin, ahnungsvoll, ehrfurchtsvoll, nous n’avons pas en français de mots pour exprimer ces nuances, ces degrés dans la profondeur de la religiosité germanique; et ce mot même de religiosité dont je me sers, faute de mieux, il est à la fois chez nous hors d’usage et sans valeur.
MARCEL.
Dans cette religiosité de Gœthe, auriez-vous, par hasard, découvert une Béatrice?
DIOTIME.
Pas précisément une Béatrice, du moins en personne; mais, dès les plus jeunes années de Wolfgang, une influence sensible, dominante, de ce que j’appellerai l’idéal féminin dans l’amour et dans l’amitié; et, tout aux premières heures de l’enfance, une passion exaltée pour sa sœur au berceau, qui paraît plus incroyable encore que l’amour du petit Dante pour la fille des Portinari.
VIVIANE.
Mais cette passion n’a pas, comme l’autre, laissé de traces. Elle n’a inspiré ni une Vita Nuova ni une Divine Comédie.
DIOTIME.
Si Cornélie Gœthe n’a pas reçu de Wolfgang la couronne poétique que Dante a mise au front de Béatrice; si l’auteur de Faust n’a pas réalisé ce qu’il appelle «le beau et pieux dessein» d’immortaliser son amie; si, au lieu de la faire revivre tout entière, comme il l’avait projeté et comme il s’y essaya, dans une œuvre de longue haleine, il n’a fait qu’évoquer un moment son ombre pour en saisir à la hâte les vagues contours, Gœthe en accuse ses heures trop rapides et le tourbillon qui les emporte. Mais dans ces vagues contours où l’émotion tremble encore, quel charme, et que cette morte adorée nous apparaît touchante en son linceul!
VIVIANE.
Je n’ai pas souvenir de cette sœur Cornélie.
DIOTIME.
Les biographes l’ont trop négligée. Silencieuse, à l’écart, elle passe voilée dans le cortège triomphant des femmes aimées du poëte. Elle demeure, elle semble arrêtée par une invisible main, au seuil du temple, loin des chants et des parfums, et comme en crainte de l’apothéose. Lui-même, le grand artiste, il renonce à rendre toute la dignité pudique, toute la puissance douloureuse qui réside en cette personne «indéfinissable et impénétrable,» absorbée dans l’amour pur qu’elle avait voué à son frère, et qui n’entrevit des joies d’ici-bas que celle qu’il lui était interdit de souhaiter, même en rêve.
Dès le berceau, je vous le disais tout à l’heure, Cornélie fut pour son frère l’objet d’une passion jalouse. Il lui prodiguait les présents, les caresses; mais il la voulait à lui seul; il entrait en fureur quand d’autres que lui rapprochaient. À mesure qu’ils grandirent ensemble, et quand la mort de leurs autres frères et sœurs les eut laissés seuls en butte aux sévérités paternelles, les deux enfants s’unirent d’une tendresse plus étroite et se devinrent l’un à l’autre plus indispensables. Les moralistes n’ont point assez observé ces grandes amours fraternelles. Dans les temps et dans les circonstances les plus diverses, elles gardent toutes néanmoins un caractère particulier et en quelque sorte typique. Plus craintives et plus fidèles que les autres amours, elles sont à la fois plus tristes et plus charmantes, parce que le désintéressement est leur loi et que, toujours menacées par le cours régulier des choses, elles ne sauraient jamais être entièrement satisfaites. J’entrevois dans la résignée Cornélie quelque chose des Lucile, des Eugénie, des Henriette: le tourment d’une âme fière et délicate qui sent qu’elle aime «comme on n’aime plus, a dit l’une d’elles, comme on ne doit peut-être pas aimer.» Dans le pâle nuage où s’enveloppent la vie et la mort de ces sœurs de poëtes, que la Muse n’a fait qu’effleurer de son aile, je sens gronder sourdement la même orageuse électricité.
VIVIANE.
Est-ce que Cornélie Gœthe ressemblait à son frère?
DIOTIME.
Plus jeune que lui d’une année, elle avait assurément quelque chose de son génie; mais la nature ne lui donna point en partage la force et l’éclat. Elle ne naquit point belle et en pâtit. Son sexe ne lui permettant pas, comme à Wolfgang, de s’échapper au dehors, elle fut beaucoup plus que lui opprimée par le despotisme d’un père qui semble avoir été, dans la maison bourgeoise de Francfort, aussi redouté que le seigneur de Châteaubriant au féodal manoir de Combourg. La jeune fille couva longtemps au foyer des ressentiments taciturnes et d’exaspérés désirs de liberté. La noblesse de son être moral, qui lui donnait sur ses compagnes une supériorité marquée, ne suffisait pas, dans les jeux où venaient se joindre de jeunes garçons, à la faire rechercher. Elle demeurait isolée, et son frère était seul à lui rendre des soins.
MARCEL.
Comment Gœthe, l’adorateur idolâtre de la beauté, le païen, pouvait-il se plaire auprès d’un laideron?
DIOTIME.
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