Full Text - Section 46
À l’heure où Wolfgang Gœthe voyait le jour (c’était le 28 août, en plein midi, à Francfort-sur-le-Mein), les constellations étaient propices. Gœthe, pas plus que Dante, ne néglige de nous l’apprendre. Le soleil, nous dit-il. était dans le signe de la Vierge; Jupiter et Vénus…
MARCEL.
Jupiter et Vénus en plein XVIIe siècle! Votre Gœthe, l’ami des Humboldt, croyait aux astres propices!
DIOTIME.
Il y croyait poétiquement, à peu près comme Dante, je suppose; comme il croyait aux songes, aux démons. Il en parlait en souriant, mais d’un sourire grave; il n’en aurait pas ri. Bien qu’il eût poussé, comme Dante, aussi loin qu’il était possible l’observation des phénomènes naturels et l’étude de leurs lois, peut-être même à cause de cela, les relations occultes de l’homme avec le monde invisible ne le trouvaient point esprit fort. Les superstitions populaires lui étaient sacrées.
VIVIANE.
Gœthe n’appartenait-il pas au peuple par sa naissance?
DIOTIME.
La famille de Gœthe était d’humble origine; son bisaïeul ferrait les chevaux dans le comté de Mansfeld, son aïeul taillait le drap. Devenu maître en sa profession et citoyen de la ville de Francfort, où il était venu s’établir et où il se maria deux fois, en possession d’une petite fortune bien acquise, le grand-père de notre poëte avait pu quitter les ciseaux et donner à ses fils l’éducation libérale. L’un d’eux, Jean-Gaspard, celui qui fut le père de Wolfgang, épousa une jeune fille riche de la famille syndicale des Weber, qui, pour se rehausser selon la mode du XVIe siècle, avait latinisé son nom et se faisait appeler Textor. C’était un jurisconsulte distingué; il reçut de l’empereur Charles VII le titre de conseiller impérial, ce qui ne l’empêcha pas de mettre dans son blason trois fers à cheval, en mémoire de ses origines.
MARCEL.
J’ai vu ces trois fers à cheval sculptés sur la maison où l’on dit que votre poëte est né. Au-dessus des fers à cheval, il y a une étoile.
DIOTIME.
C’est l’étoile du matin, pour laquelle l’auteur de Faust avait un culte et qu’il voulut ajouter au blason paternel; emblème de la poésie rayonnant sur l’industrie.
ÉLIE.
Vous dites que Jean-Gaspard était conseiller impérial. Comment y avait-il des conseillers impériaux dans une ville libre? car Francfort était bien alors une république, n’est-ce pas?
DIOTIME.
Francfort était politiquement une ville libre, historiquement une ville impériale. Elle se vantait de tirer son nom du passage des armées de Charlemagne, et gardait avec orgueil la bulle d’or de Charles IV dans son antique Rœmer, où se faisaient l’élection et le couronnement des empereurs. Mais elle avait, comme les cités italiennes, son gouvernement municipal où les artisans avaient part. Elle élisait, en des scrutins compliqués à la vénitienne, ses magistrats pour une durée très-courte. Pas plus que la commune de Florence, elle n’entendait qu’on vint du dehors s’immiscer dans ses affaires.
MARCEL.
Vous n’allez pas comparer, je suppose, Francfort à Florence?
DIOTIME.
Il ne faudrait pas m’en défier. Je ne voudrais pas pousser la chose à outrance: mais quelques traits généraux de comparaison, je les trouverais bien dans le site, dans la physionomie, dans l’activité propre aux deux villes.
ÉLIE.
Je n’ai jamais vu Francfort, quoique j’aie fait une partie de mes études à Heidelberg.
DIOTIME.
Francfort est une des villes les plus agréables que je connaisse, et des plus originales par ses contrastes. Elle est assise sur les bords d’une rivière charmante, dans une large vallée, bornée à l’horizon par la chaîne du Taunus, que l’on a comparée aux montagnes de la Sabine. Aujourd’hui les remparts de Francfort sont abattus, mais au temps de Gœthe ils se dressaient, rudes et noircis, au milieu des prairies, des vergers, des jardins, où l’air pur qui descend des cimes boisées entretient une fraîcheur délicieuse. Sa vieille cathédrale, les hautes grilles de ses couvents, ses tours, ses ruelles tortueuses, ses escaliers obscurs s’enfonçant sous des voûtes profondes, son immonde Ghetto, ses toits aigus habités des cigognes, rendaient présent et vivant dans Francfort tout le moyen âge. Les fêtes du couronnement avec leurs pompes traditionnelles, les grandes foires privilégiées depuis le XIVe siècle et qui s’ouvraient au pied du Rœmer par des cortèges symboliques, le gymnase dont la fondation datait du XVIe siècle, l’esprit indépendant et railleur de la population, son goût vif pour le théâtre, animaient et relevaient dans cette cité marchande la médiocrité de la vie bourgeoise. Comme dans tous les pays protestants, le désir du progrès et la culture y descendaient jusqu’au plus bas des couches populaires; les artisans étaient aisés et instruits. La Bible imagée, le chant des psaumes, les vieilles légendes du Rhin entretenaient au foyer et même au comptoir une certaine flamme poétique. On croyait dans Francfort à la puissance des livres; on leur faisait l’honneur de les brûler.
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