Full Text - Section 42
Tel est, ma chère Viviane, le dénoûment de cette Comédie divine dont l’humanité est à la fois le sujet, l’acteur principal et l’éternel auditoire. Telle est la fin de cette œuvre unique à laquelle ont travaillé ensemble le génie d’un grand poëte, le génie d’une grande nation, et ce génie, le plus grand de tous, qui veille, d’âge en âge, sur la conservation, l’accroissement et la transmission de ces vérités essentielles, qui passent de nation en nation, d’art en art, de science en science, pour former, un jour réunies, le commun trésor de la race humaine, la religion qu’elle se sera révélée à elle-même en s’avançant comme Dante, des ténèbres à la lumière, de la servitude à la liberté, du royaume de Satan au royaume de Dieu.
La Divine Comédie, je voudrais vous l’avoir fait mieux sentir et comprendre, c’est dans les conditions de personnification et d’images imposées à l’art et sous le rayon qui éclairait le XIIIe siècle, l’histoire symbolique de l’esprit humain, le tableau de son évolution ascendante, au sein des nécessités divines, de la liberté instinctive, confuse, aisément rebelle et produisant le mal, à la liberté rationnelle, éclairée, de plus en plus soumise à la loi, voulant et aimant avec Dieu le salut du monde.
Pour exprimer d’une manière sensible cette donnée abstraite, qui pour d’autres n’eût été qu’un sujet de dissertation rimée et de froide rhétorique, Dante possédait heureusement l’intelligence profonde de tous les arts: une faculté plastique extraordinaire tout à la fois grecque et latine, avec un sentiment musical que l’on pourrait dire moderne et qui lui fait trouver, dans un idiome encore âpre et contracté, des effets de mélodie et d’harmonie tels que les langues les mieux assouplies et les poésies les plus exquises en offrent peu d’exemples. On a remarqué avec justesse que dans la savante construction des trois cantiques où se développe l’action de la Comédie, dans cette symétrie presque incroyable des trois royaumes où Dante a distribué presque également en trente-trois chants quatorze mille deux cent trente vers, il a donné à l’Enfer un caractère plus particulièrement architectural et sculptural, au Purgatoire un aspect plus pittoresque, et que, au Paradis enfin, il semble avoir voulu nous faire entendre les vibrations éthérées, la musique des sphères.
Pourtant je pense avec Schelling qu’il ne faudrait ici rien séparer. Dans l’idée comme dans l’art de l’Allighieri tout se tient; l’excellence propre à chaque partie n’apparaît entièrement que dans sa relation avec l’ensemble. Depuis le premier jusqu’au dernier vers de cette Divine Comédie, point de brisements, point de défaillances. Un rhythme intérieur qui jamais ne fléchit, le rhythme passionné, d’une âme héroïque, nous entraîne; il nous élève, par ce grand crescendo d’amour dont parle Balbo, par des variétés insensibles de mode, de mesure et de style, du fond des troubles, des déchirements, des douteurs aiguës et confuses de la vie mortelle, jusqu’à cette existence sereine, harmonieuse, ineffable, où rien ne change, ne souffre, ne périt.
Mais que dirais-je encore, Viviane, de ce poëme incomparable que vous ne sentiez mieux que moi! Cet idéal de l’amour pur à qui Dante, dans sa poétique conception des mondes, rapporte toute science, toute sagesse, toute vertu, toute béatitude, cet Éternel féminin que lui révèle Béatrice et qu’il chante cinq siècles avant Gœthe, qu’ai-je besoin d’en disserter davantage, quand, chaque jour, à toute heure, il nous apparaît en vous, dans vos joies, dans vos tristesses, dans toutes les piétés, dans toutes les grâces de votre vie si jeune et déjà si haute?
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* * * *
Pendant que Diotime parlait encore, Viviane, comme involontairement, s’était rapprochée d’elle. En silence, elle s’était assise sur l’escabeau et reposait sur les genoux de son amie sa tête charmante. N’entendant plus la voix de la Nina, la jeune fille releva le front, son front pâle et pur; puis, d’un léger mouvement, l’ayant dégagé des longues boucles blondes qui l’offusquaient:
O Béatrice, dolce guida e cara!
dit-elle, en attachant ses beaux yeux sur les yeux de Diotime.
TROISIÈME DIALOGUE.
DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.
Par une de ces brusques variations des vents qui sont si fréquentes au bord de la mer et qui changent instantanément l’aspect du ciel et des eaux, l’horizon de Portrieux dans la matinée du deux septembre n’était que splendeur. Une sorte de vibration sonore et chaude animait l’atmosphère. Les oiseaux fêtaient le retour du soleil. Tout présageait une de ces belles journées d’automne qui, pareilles à certaines joies du tard de la vie, nous charment et nous émeuvent d’autant plus que nous les sentons plus proches de l’heure où tout va s’assombrir. On partit pour le cap Plouha. Les chemins défoncés par la pluie ne permettaient pas d’y risquer une voiture et des chevaux de ville; nos amis montèrent dans la carriole rustique de leur hôte. Depuis quinze ans qu’elle allait à toutes les foires, cette brave carriole était accoutumée aux ornières, et la jument aveugle qui la traînait, connaissait d’instinct et de mémoire tous les mauvais pas, si bien que, sans attendre d’avis, elle changeait d’allure, ralentissant ou pressant à propos, pour éviter les heurts et les embourbements. La distance fut vite franchie. On traversa au grand trot le village de Saint-Quai; on laissa sur la gauche le château de Trèveneue avec sa longue avenue d’ormes; vers midi, on mettait pied à terre, et l’on descendait par un chemin creux resserré entre deux haies d’ajoncs vers les grèves de Plouha.
Viviane ne put retenir un cri de surprise lorsque, au détour du sentier, elle aperçut tout à coup la mer immense et tranquille qui se déployait dans toute sa solennité. Entre la masse aiguë du cap Plouha, à laquelle on touchait presque, et la ligne argentée, à peine visible, que traçait le cap Fréhel au plus lointain horizon, une vaste étendue d’eau, en pleine lumière, unissait, par des effets merveilleux de coloration et de perspective, ses profondeurs glauques aux profondeurs azurées du ciel. Pas un mouvement, pas un bruit, pas une ombre à la surface des flots transparents, sous le dôme éthéré qu’embrasaient, à ce milieu du jour, tous les feux du soleil. De clartés en clartés, d’étincelles en étincelles, l’œil ébloui ne savait plus où se prendre. C’était comme un enivrement de lumière, comme un rêve extatique de la nature endormie.
Diotime ayant rejoint Viviane, elles demeurèrent longtemps ensemble à contempler ce spectacle. Sans se parler, elles avaient enlacé leurs bras, et la main dans la main, émues d’une même pensée, elles s’appuyaient l’une à l’autre.
Qui les eût vues ainsi, ces deux nobles figures de femmes, l’une sous ses voiles de deuil, l’autre sous les plis droits de son vêtement blanc, debout, immobiles, se détachant comme un marbre antique, dans la pure atmosphère, à ces derniers confins de la terre et de l’Océan, il eût dit avec le poëte: Numen adest. Il était là, en effet, le dieu; il parlait dans le silence sacré de l’espace infini et dans le silence plus sacré encore des tendresses humaines.
Ce fut la voix de Grifagno qui rompit le charme. Le lévrier avait suivi son maître, qui, avec l’aide de Marcel et de M. Évenous, était allé disposer tout pour un campement sur la plage. Mais s’ennuyant bientôt de ne pas voir Viviane, Grifagno revenait sur ses pas; il bondissait, japait, agitait l’air de sa longue queue fauve; il avertissait enfin à sa façon que l’heure du repas lui semblait venue.
Lorsque les deux amies s’avancèrent dans les rochers, elles y trouvèrent, qui les attendait, une table dressée. Dans une enceinte naturelle, d’aspect druidique, autour d’un quartier de roche aplati, poli par la vague et qu’on aurait pu croire façonné de main d’homme, on avait étendu des nattes épaisses sur lesquelles, au dire d’Élie, on allait, à demi couché, dîner à la romaine. Un pâté énorme, des salaisons, des galettes, du miel et des figues, quelques bouteilles d’un vin vieux de Bordeaux, tel qu’il ne s’en boit qu’en Bretagne, chargeaient la table cyclopéenne. Une voile empruntée à Portrieux au patron de la barque qui conduisait nos amis en mer, et que l’on avait nouée à deux perches solidement fixées dans le sol, projetait son ombre légère sur la salle du festin et l’abriterait du vent s’il venait à s’élever.
Diotime et Viviane louèrent beaucoup les ordonnateurs de la fête; mets et vins furent trouvés exquis. Marcel manifestait gaiement un appétit héroïque; Grifagno sollicitait du regard et happait au vol les morceaux rapides qu’on lui lançait à l’envi pour éprouver son agilité.
--Convenez, dit Marcel, que Mme Évenous a bien fait les choses et que notre banquet en plein air surpasse le banquet de Platon.
--Pourvu, dit la gracieuse Viviane, que l'Étrangère de Paris l’assaisonne et le relève de sa sagesse; pourvu que notre Diotime à nous, de qui l’autre eût été jalouse, veuille nous faire entendre sa parole à ravir Socrate.
Diotime s’inclina en signe de modestie et de consentement.
ÉLIE.
Aujourd’hui, Diotime, c’est à moi, ne vous déplaise, que vous allez avoir affaire. Jusqu’ici vous avez eu beau jeu à nous parler de Dante, mais je n’ai pas oublié, comme dit Montaigne, «notre premier propos» quand nous étions seul à seul, à cette même place, et que je m’étonnais si fort de vous entendre comparer Dante et Gœthe. Nous nous sommes beaucoup écartés (je ne m’en plains pas) de notre point de départ. La dispute, s’il vous en souvient, avait commencé au sujet du rapprochement que vous vouliez faire entre la Divine Comédie et le poëme de Faust. Vous nous avez admirablement démontré et fait sentir que la Comédie est un chef-d’œuvre, je suis porté à croire que Faust en est un autre; mais franchement ce n’est là encore qu’une analogie trop générale pour que je me déclare vaincu, et, malgré votre éloquence, ou plutôt sous le charme de votre éloquence, je dis avec Viviane: Vive le paradoxe!
DIOTIME.
En vous parlant si au long de Dante, je n’ai pas oublié notre dispute, mon cher Élie. Je me suis laissé entraîner par mon sujet, c’est là tout; et pourtant je ne vous ai pas dit la dixième partie de ce que j’aurais dû vous dire. Il est très-malaisé de quitter la Divine Comédie, plus malaisé encore d’en parler dignement. Enthousiastes ou critiques, ignorants ou doctes, nous n’arrivons qu’à une compréhension très-incomplète de ce monument extraordinaire vers qui l’esprit humain, à mesure qu’il s’en éloigne, se retourne de siècle en siècle, pour le contempler mieux, d’un point de vue nouveau, dans une autre perspective, et qui semble toujours grandir à l’horizon comme pour dominer toujours la scène agrandie. Il en sera ainsi du poëme de Faust, tout l’atteste déjà, bien que pour lui la postérité commence à peine; et puisque vous me rappelez, Élie, notre premier propos, j’y reviens, et je vous propose maintenant de me suivre dans le voyage où je voudrais m’aventurer de l’enfer au ciel de Gœthe, comme vous m’avez suivie hier de l’enfer au ciel de Dante.
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