Full Text - Section 41

Puis nous montons avec Dante au ciel des étoiles fixes par la constellation des Gémeaux, d’où le poëte jette un regard sur les sept planètes qu’il vient de parcourir. En voyant la terre si petite, il sourit:

E vidi questo globo Tal, ch' io sorrisi del suo vil sembiante.

Vous vous rappelez que Dante est né sous cette constellation, propice aux esprits doctes. Il invoque ces astres glorieux; il leur rend grâces, en très-beaux vers, de l’intelligence, quelle qu’elle soit, qu’il a reçue d’eux tout entière,

Oh gloriose stelle, oh lume pregno Di gran virtù, dal quale io riconosco Tutto (qual che si sia) il mio ingegno.

Cependant nous approchons du dénoûment. Dante, qui a senti, d’étoile en étoile, se fortifier sa puissance de vision, peut maintenant soutenir l’éclat du sourire de Béatrice. Il la voit en attente d’un grand spectacle. Dans une image d’une grâce infinie, il la peint semblable à l’oiseau qui, posé sur le bord du nid où repose sa douce couvée, regarde fixement et prévient d’un ardent désir le lever du soleil, guettant les premières lueurs de l’aube sous la nocturne feuillée.

Come l’augello, intra l’amate fronde, Posatu al nido de' suoi dolie nati, La notte che le cose ei nascoade.

Previene', tempo in su l’aperta frasca. E con ardente affetto il Sole aspetta. Fiso guardando, pur che l’alba nasea.

Soudain, les voici tous deux illuminés d’une lumière «à qui rien ne résiste.» Jésus-Christ apparaît, suivi de la vierge Marie et d’un cortège triomphal d’âmes bienheureuses.

Tout ce chant n’est qu’un hymne à l’éternelle beauté. Arrivé presque au terme de sa longue carrière poétique, où tant d’autres auraient senti leur essor se ralentir, Dante, au contraire, a de plus vigoureux coups d’aile, il s’élève plus libre et plus fier vers les suprêmes sommets.

Examiné comme un bachelier par les saints apôtres, par saint Pierre, saint Jacques et saint Jean, sur les trois vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité, et ayant répondu en bon chrétien, Dante a pénétré jusqu’au neuvième ciel, où Béatrice lui fait connaître la hiérarchie des neuf chœurs angéliques; de là il s’élève avec elle jusqu’au seuil de l’empyrée. À ce moment, Béatrice se transfigure; elle resplendit d’une telle béatitude que l’œil et l’âme du poëte en sont comme foudroyés. Cette beauté ineffable, dit-il, est au-dessus de toute vision mortelle; il croit même que les anges n’en sauraient supporter toute la splendeur, et que Dieu seul, lui qui l’a créée, en peut jouir entièrement.

La bellezza ch' io vidi si trasmoda Non par di là da noi, ma certo io credo Che solo il suo Fattor tutta la goda.

Quant à lui, qui du premier jour où elle lui apparut ici-bas, l’a suivie, et chantée, il sent que désormais la tâche est au-dessus de ses forces et de son art.

Dal primo giorno ch' io vidi il suo viso In questa vita, insino a questa vista, Non è 'l seguire al mio cantar preciso;

Ma or convien, che’l mio seguir desista. Più dietro a sua bellezza, poetando, Come all' ultimo suo ciascuno artista.

Béatrice montre à Dante les abords de la cité céleste, l’immense amphithéâtre où siégent sur des trônes les bienheureux qui ont là leur demeure fixe et ne font qu’apparaître momentanément au poëte dans les astres dont ils ont subi l’influence. Un trône est resté vide, et semble attendre un grand élu. Là, dit Béatrice, viendra l’âme auguste du souverain qui voulut relever de son abaissement l’Italie, mais avant qu’elle y fût disposée.

In quel gran seggio, a che tu gli occhi tieni, Per la corona che già v' è su posta. Prima che tu a queste nozze ceni,

Sederà l' alma, che fia giù agosta, Dell' alto Arrigo, ch' a drizzare ltalia Verrà in prima ch' ella sia disposta.

Et pendant que Dante s’absorbe dans le souvenir du grand Henri, pendant qu’il regarde, ébloui, la divine assemblée, Béatrice va se rasseoir sur son trône, entre Rachel et Lia, aux pieds de la reine des anges. Lorsque Dante se tourne vers elle et s’apprête à l’interroger, il ne la voit plus à ses côtés, elle a disparu; saint Bernard a pris sa place. «Où donc est-elle?» s’écrie le poëte,

Ed: Ella ov' è? di subito diss' io.

Et saint Bernard lui ordonne de lever les yeux. Alors Dante voit dans sa gloire la femme qui fut ici-bas son amour, sa passion, son culte, son salut. Et instantanément de son cœur prosterné sort un hymne d’amour et de reconnaissance. Dante adresse à Béatrice des paroles telles que jamais ni amant ni poëte n’en dira de plus belles à aucune femme. Il fait monter vers elle, comme un pur encens, la prière ardente de son âme et de sa vie. À cette prière, Béatrice répond par un sourire; puis elle relève les yeux vers l’éternel foyer de tout amour.

Alors saint Bernard explique à Dante l’ordre et la division de la rose mystique. Il lui fait voir, feuille à feuille, dans cette fleur d’allégresse où plonge, enivré du suc divin, l’essaim des abeilles célestes, les âmes des anges, des pieuses femmes qui consolèrent la croix du Sauveur, les âmes innombrables des tout petits enfants dont le pied ne fit qu’effleurer la terre et dont le berceau fut la tombe; le saint proclame les noms des grands patriciens de l’empire éternel,

I gran patrici Di questo imperio giustissimo e pio.

Il invoque la Reine du ciel, afin que, par son intercession, Dante puisse soutenir l’éclat formidable de la face de Dieu et que sa raison ne soit pas submergée dans la lumière infinie. En signe d’assentiment, Marie abaisse les yeux vers son fidèle; dans un rapide éclair, Dante pénètre l’essence divine. Il voit en Dieu l’universelle harmonie des âmes et des mondes. Il sent son désir, sa volonté, attirés invinciblement dans l’immense orbite de l’amour éternel «qui meut le soleil et les étoiles.»

Ma già volgeva il mio disiro, e 'l cette, Si come ruota, che igualmente è mossa,

L’Amor che muove il Sole e l' altre stelle.


Looking for comments…

Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.