Full Text - Section 4

DIOTIME.

Je n’ai pas dit tout à fait, mais très-semblables.

VIVIANE.

À la bonne heure. Vive le paradoxe! Depuis quelques jours, ne vous déplaise, nous échangions avec une satisfaction assez plate des vérités incontestables. J’ai grand besoin de stimuler mes esprits…​ Eh bien! Diotime, parlez. Persuadez-nous. Par Apollon et les Muses! je jure de vous décerner le prix d’éloquence. Si je n’ai pas pour vous couronner les violettes et les bandelettes d’Alcibiade, je saurai du moins tresser ces verveines avec assez d’art pour qu’elles n’offusquent point votre grand front lumineux.

DIOTIME.

Une couronne, des belles mains de la fée Viviane! voilà de quoi tenter mon ambition. «Les ailes m’en viennent au dos,» auraient dit vos amis d’Athènes.

VIVIANE.

Eh bien! déployez-les. Parlez.

DIOTIME.

Laissez-moi me recueillir un peu.

Viviane mit un doigt sur sa bouche. Chacun se tut. Après quelques instants, Diotime continua d’un ton grave.

DIOTIME.

L’analogie première que je vois entre le poëme de Dante et le poëme de Gœthe, c’est que tous deux ils embrassent, ils élèvent à son expression la plus haute l’idée la plus vaste qu’il soit donné à l’homme de concevoir: la notion de sa propre destinée dans le monde terrestre et dans le monde céleste; le mystère, l’intérêt suprême de son existence en deçà de la tombe et au delà; le salut de son âme immortelle. Le sujet de la Comédie et le sujet de Faust, ce n’est plus, comme dans l’épopée antique, une expédition guerrière et nationale, la fondation de la cité ou de l’État; c’est la représentation des rapports de l’homme avec Dieu dans le fini et dans l’infini; c’est le grand problème du bien et du mal, tel qu’il s’est agité de tout temps dans la conscience humaine, avec la réponse qu’y donnent, selon la différence des âges, la religion, la philosophie, la science, la politique.

ÉLIE.

Pardon. Ce que vous dites ne s’appliquerait-il pas également bien au Paradis perdu de Milton, à la Messiade de Klopstock?

DIOTIME.

Pas entièrement. D’ailleurs, ce n’est là qu’un point touché de ma comparaison. Nous allons la serrer de plus près. Remarquez d’abord que les deux poëmes, tout en étant l’expression d’une préoccupation permanente et universelle de l’esprit humain, sont aussi l’expression particulière des préoccupations d’une époque et d’une nation. La Comédie dantesque est un monument historique où se perpétuent à jamais les croyances, les doctrines, les passions, et surtout les terreurs du moyen âge. Dans Faust, la postérité la plus reculée sentira les conflits, les angoisses, les défaillances, mais surtout l’espoir intrépide de la génération qui vit le jour à la limite du XVIIIe et du XIXe siècle, dans ce moyen âge nouveau entre une société qui finit et une société qui commence, entre la dissolution et la renaissance d’un monde.

Mais cette représentation, cette image d’un siècle, elle va prendre, selon le génie qui l’a conçue, un tempérament de race et de nationalité. Par Dante, elle sera latine et toscane; de Gœthe, elle recevra le souffle de la vie germanique; car, et notez bien cette similitude, on a pu dire avec une égale justesse, de Gœthe, qu’il était le plus allemand des Allemands; de Dante, qu’il était le plus italien des Italiens qui furent jamais.

Ce n’est pas tout. Malgré ce grand air de race et de nationalité qu’ils donnent à leur création, ni Dante ni Gœthe n’y disparaissent, comme l’ont fait dans leurs poëmes Homère, Virgile, Lucrèce, et plus tard Camoëns, Milton, Klopstock. Bien au contraire, Dante entre en scène dès les premières lignes de sa Comédie: il en est l’acteur principal; Virgile et Béatrice le conduisent; les réprouvés et les élus s’entretiennent avec lui; il reconnaît, dans l’enfer, dans le purgatoire et dans le paradis, ses amis et ses proches; on lui prédit sa gloire future. Il est enfin le seul lien entre les personnages épisodiques qui passent devant nos yeux; et l’intérêt, la réalité sensible de ce merveilleux voyage à travers l’éternité, ce sont les impressions du voyageur qui le raconte. Quant à Gœthe, sans se nommer, il se fait assez connaître dans son héros. Tout ce qu’il a senti, rêvé, pensé, voulu, écrit déjà dans ses ouvrages antérieurs, il le met dans la bouche du docteur Faust. Sous ce masque transparent, il nous livre le secret de sa vie, son idéal. Et c’est ici, Élie, que la ressemblance devient surprenante. À travers un intervalle de cinq siècles, chez des hommes dont vous avez justement signalé l’extrême opposition de race, de nature et de condition, cet idéal où tendent les aspirations de Faust et qui resplendit dans les visions de Dante, est exactement le même: c’est l’amour infini, absolu, tout-puissant de l’éternel Dieu, attirant à soi, du sein des réalités périssables de l’existence finie, l’amour de la créature mortelle. Et, chez tous les deux, c’est l’être excellemment aimant, c’est la femme, vierge et mère, qui sert de médiateur entre l’amour divin et l’amour humain; c’est Marie pleine de grâce, vers qui montent les prières exaucées de Béatrice et de Marguerite; c’est la Mater gloriosa, la reine du ciel, qui accorde à Dante la vision des splendeurs, à Faust la connaissance de la sagesse de Dieu. La Comédie de Dante et la tragédie de Gœthe ont un même couronnement. Le dernier vers du poëme dantesque célèbre l’amour qui meut le soleil et les étoiles. «L’amor che muove il sole e l’altre stelle.» Le chœur mystique par qui se termine le poëme gœthéen chante «l’Éternel-Féminin,» «Das Ewig-Weibliche,» qui nous élève à Dieu. Seraient-ce là, Viviane, des analogies qu’il m’ait fallu chercher d’un esprit de paradoxe?

VIVIANE.

L’aspect sous lequel vous nous faites entrevoir ces deux poëmes me semble nouveau.

DIOTIME.

En Allemagne, où, dans les représentations scéniques de Faust, la salle entière dit les vers du poëte simultanément avec l’acteur qui les déclame et dans un sentiment à peu près semblable à celui des dévots qui chantent la messe en même temps que l’officiant, où l’on connaît la Divine Comédie tout aussi bien, mieux peut-être qu’en Italie, je risquerais fort de ne rien dire sur ce sujet qui ne parût une banalité. Mais en France, il n’en va pas ainsi. Un écrivain satirique a observé que nous autres Français, nous voulons tout comprendre de prime abord, et que ce que nous ne saurions saisir de cette façon cavalière, nous le déclarons, sans plus, indigne d’être compris. De là vient que, malgré les travaux considérables de Fauriel, d’Ozanam, de Villemain, d’Ampère, malgré les traductions de Rivarol, de Brizeux, de Lamennais, de Ratisbonne, si l’on parle chez nous de la Divine Comédie, c’est toujours exclusivement de l’Enfer, la plus dramatique et la moins obscure des trois Cantiques. Pareillement, lorsqu’on discute avec un Français des mérites de Faust, on s’aperçoit bien vite que ses arguments ne s’appliquent jamais qu’à la première partie, c’est-à-dire à la moitié environ du poëme, à la plus dramatique aussi, sans doute, à la plus émouvante, j’en conviens, mais qui n’en laisse pas moins le sens philosophique de l’œuvre en suspens, et qui semble même lui donner un dénoûment en complet désaccord avec la pensée de Gœthe.

On ne peut s’empêcher de sourire lorsqu’on se rappelle quelques-uns des graves jugements portés par la critique française et par les honnêtes gens sur Dante ou sur Gœthe. Depuis Voltaire, qui appelle la Comédie un salmigondis, jusqu’à M. Alexandre Dumas, qui préfère à Faust Polichinelle, on rencontre une grande variété d’opinions grotesques. Mais poursuivons nos rapprochements…​ à moins toutefois que ma dissertation ne vous semble déjà suffisamment longue.

VIVIANE.


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