Full Text - Section 39

N’est-ce pas un peu dans ce sentiment des aïeux qu’Alfred de Vigny écrit ces beaux vers dans son poëme de L'Esprit pur que la critique a blâmé comme trop peu modeste:

C’est en vain que d’eux tous le sang m’a fait descendre. Si j’écris leur histoire ils descendront de moi.

DIOTIME.

Sans doute.--C’est Cacciaguida, vous vous le rappelez, Viviane, qui fait à Dante cette prédiction, si souvent citée, de sa gloire future et de l’exil où il mangera le pain amer et montera l’escalier d’autrui:

Tu lascerai ogni cosa diletta Più caramente: e questu è quello strale Che l' arco dell' esitio pria saetta.

Tu proverai sì come sa di sale Lo pane altruì, e com' è duro calle Lo scendere e 'l salir per l' altrui scale.

C’est par Cacciaguida que Dante se fait approuver d’avoir quitté la compagnie des factieux guelfes ou gibelins, et de s’être fait à lui seul son propre parti:

A te fia bello Averti fatto parte per le stesso.

C’est à ce noble aïeul que notre poëte demande conseil pour savoir s’il devra taire ou révéler à son retour ici-bas la vision qu’il a eue des choses éternelles. Dante craint, s’il redit ce qu’il a appris «dans le monde des douleurs sans fin, sur la montagne au riant sommet, et dans le ciel, de lumière en lumière,» que ses paroles n’aient une saveur trop âcre à plusieurs:

A molti fia savor di forte agrume.

Mais il craint encore davantage, «s’il est un timide amant du vrai,» de perdre sa vie dans la postérité:

E s’io al vero son timido amico. Temo di perder vita tra coloro Che questo tempo chiameranno antico.

Cette question de Dante à Cacciaguida: Les droits de la justice ou les devoirs de la bienveillance doivent-ils l’emporter dans les témoignages que chacun de nous porte au tribunal de la conscience publique? Doit-on confesser la vérité, même cruelle à autrui, ou bien serait-il mieux de l’ensevelir dons un miséricordieux silence? cette question, une des plus délicates de la vie morale, est tranchée dans le sens le plus hardi par «une intelligence et une volonté droites, et qui aiment.»

Che vide e vuol dirittamente, ed ama.

Assurément, dit Cacciaguida à Dante, ta parole portera le trouble dans plus d’une conscience; mais quoi qu’il en soit, écarte tout mensonge et manifeste toute ta vision:

Ma nondimen, ranossa ogni menzogna. Tutta tua vision fa manifesta.

Et il résume son opinion par une de ces sentences proverbiales, par une de ces images triviales et cyniques qui abondent dans les livres saints:

E lascia pur grattar dov’è la rogna.

Puis, relevant aussitôt et sa diction et sa pensée: «Ce cri de ton cœur, dit Cacciaguida à Dante, fera comme le vent qui assaille avec le plus de fureur les cimes les plus hautes. Et ce ne sera pas pour toi un honneur médiocre.»

Questo tuo grido farà come vento Che le più alte cime più percuote. E ciò non fia d' onor poco argomento.

Vous le voyez, mes amis, n’y eût-il dans toute la Comédie que ce seul discours de Cacciaguida qui se rapportât au but du poëte, aucun doute ne pourrait subsister. Dante met dans la bouche de son aïeul ce que que lui dicte sa propre conscience: la résolution de piquer de l’aiguillon d’une vérité acérée «la génération ingrate, insensée et impie» de ses ennemis, qui sont aussi à ses yeux et dans le juste sentiment qu’il nourrit de son sacerdoce, les ennemis du droit et de la liberté, les ennemis de Dieu.

Le sixième ciel, le ciel de Jupiter, où nous montons avec Dante et Béatrice, est le séjour de la justice. Les âmes, les étoiles des princes justes et saints composent ensemble la figure de l’aigle impériale aux ailes éployées. Cette aigle resplendissante, dont les millions de lumières ne forment qu’une lumière et les millions de voix qu’une voix, qui, en parlant, dit, je et moi, quand sa pensée est nous et notre,

Nella voce ed to e Mio Quand' era nel concetto Noi e' Nostro.

qui n’a qu’un même amour, a paru à quelques interprètes de Dante l’emblème de ce que nous appellerions aujourd’hui la vie collective de l’humanité, de ce qui s’appela longtemps en Europe la république chrétienne, de ce qui prenait alors, dans les esprits synthétiques, le nom de saint empire romain. Dante, on ne saurait trop le redire, n’appartenait pas à ces mystiques moroses qui, dédaigneux des destinées de l’homme sur la terre, ajournaient toute justice, toute paix et toute joie à la vie future. Dante était un chrétien politique qui se préoccupait des destinées sociales de l’homme ici-bas, et qui voulait aussi positivement que nous le voulons aujourd’hui établir la cité et l’État sur les fondements d’une liberté, d’une justice, d’une science et d’une foi tout humaines. À cet égard, le commentateur royal Philaléthès et le commentateur républicain Mazzini sont d’accord. Ils ne diffèrent que dans les mots. Ce que Mazzini appelle «la contemplation prophétique» d’un ordre universel, le roi Jean de Saxe l’appelle «un gibelinisme idéal;» et tous deux déclarent que Dante attribue la réalisation de cet idéal ou de cette prophétie au peuple romain, providentiellement prédestiné au gouvernement du monde.

ÉLIE.


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