Full Text - Section 38

L’apologie de saint Dominique et celle de saint François d’Assise sont parmi les plus beaux morceaux de la Comédie. Il était impossible que ces deux hommes extraordinaires, fondateurs de deux ordres nouveaux qui remplissaient le monde de leurs rivalités, n’eussent pas une place considérable dans le Ciel de Dante. Les Dominicains et les Franciscains se partageaient alors la catholicité tout entière. Saint Dominique et saint François personnifiaient le double mouvement qu’avait produit dans les âmes l’appréhension du danger dont l’Église était menacée par sa propre corruption et par les progrès de l’hérésie. Ce grand esprit et ce grand cœur voulaient tous deux la sauver, l’un par la science, l’autre par l’amour. Prenant pour idéal la splendeur des chérubins et l’ardeur des séraphins, l’école dominicaine et l’école franciscaine avaient entrepris de réchauffer à ce double foyer la foi languissante du siècle. Saint Dominique visait à l’empire des consciences par un dogmatisme absolu et par une logique implacable. En vrais limiers du Seigneur, Domini canes, ses disciples parcourent le monde pour dépister les hérétiques, les poursuivre, les faire rentrer par la menace au bercail, ou les mordre d’une morsure mortelle. Ils font alliance avec les grands, avec les puissants de ce monde. Ils allument les bûchers; ils y jettent les livres et les hommes. Saint François, au contraire, l’apôtre de la mansuétude, embrasse d’une tendresse sans bornes toutes les créatures; les plus pauvres et les plus humbles, il les chérit au-dessus des autres. Il évangélise les oiseaux du ciel, les poissons des rivières; il se lie de fraternelle amitié avec les loups féroces. Ses disciples, à lui, seront les rêveurs, les visionnaires, les extatiques, les communistes de l’état populaire. Ils annonceront comme très-prochain (pour l’an 1260 si je ne me trompe) l’avènement du troisième Testament, le règne de l’Esprit, l'Évangile éternel. Ils oseront dire que Jésus-Christ n’a pas été parfait dans la vie contemplative, et que l’esprit de vie s’est retiré de l’Église. Tout pénétrés d’une aspiration innommée vers la liberté de conscience, ils diront encore que l’amour pur, par qui l’âme entre en communion avec Dieu, la délie de tous les liens de la discipline. Agitateurs d’une société nouvelle, ils ne dresseront point les bûchers, ils y monteront joyeux et doux.

ÉLIE.

Dante appartenait-il à l’école dominicaine ou à l’école franciscaine?

DIOTIME.

Dante, en théologie, n’est, à proprement parler, ni dominicain ni franciscain, de même qu’en politique il n’est ni gibelin ni guelfe. Il faut toujours en revenir à dire: Dante est Dante. Dans la Comédie, il se tient généralement aux doctrines de saint Thomas. Mais, par sa tendresse d’âme, par son imagination, par sa vive curiosité des choses nouvelles, des vérités importunes, invidiosi veri, comme il dit au dixième chant du Paradis à propos de Siger, par sa grande compréhension de la nature et de l’histoire, qui ne tient aucun compte des censures de l’Église, qui nomme avec honneur ses ennemis, un Averroës, un Frédéric II, qui célèbre les prophètes de sa ruine, un Joachim de Flore,

Il calavrese abate Giovacchino. Di spirito profetico dotato.

Dante semble tout inspiré du souffle qui plane sur Assise. Comme son ami Giotto, il peint avec prédilection saint François, et je ne doute pas, à son style, qu’il n’ait lu et relu avec amour le livre des Fioretti.

VIVIANE.

Qu’est-ce que les Fioretti?

DIOTIME.

I Fioretti del glorioso poverello di Cristo, messer san Francesco, sont un recueil de récits concernant saint François et ses disciples. On n’en sait pas l’auteur, mais il remonte certainement aux premiers jours de la prose italienne, et il tient aujourd’hui un rang à part entre les classiques trecentisti. J’aurais bien quelque autre sujet de soupçonner notre poëte de n’avoir pas incliné vers les Dominicains. Au XIVe siècle, les principaux chefs de l’ordre furent des Français, et force nous est bien de reconnaître, hélas! que Dante n’aimait pas la France. Dante disamava la Francia, écrit Mazzini, de qui, soit dit en passant, les biographes pourront bien en dire autant quelque jour sans trop d’injustice. En tout cas, selon l’esprit légendaire, Dante réconcilie au ciel les deux rivaux, en mettant l’apologie de saint François d’Assise dans la bouche de saint Thomas et celle de saint Dominique dans la bouche du fervent franciscain saint Bonaventure.

MARCEL.

Ce Joachim de Flore que vous venez de nommer, serait-ce l’abbé calabrais que cite Montaigne, et «qui prédisait, dit-il, tous les papes futurs, leurs noms et formes?»

DIOTIME.

C’est lui-même. Au quatorzième chant, Dante arrive dans le ciel de Mars, où sont les âmes de ceux qui ont glorieusement péri dans les guerres justes. Son bisaïeul Cacciaguida s’empresse vers lui: «O mon sang! õ sanguis meus!» s’écrie-t-il, du plus loin qu’il l’aperçoit. En très-beaux vers et dans un style d’une simplicité épique, le patricien toscan fait à son petit-fils l’histoire de leur maison. La racine parle à la feuille.

O fronda mia in che io compiacemmi Pure aspettando, io fui la tua radice.

Cacciaguida retrace à Dante les mœurs anciennes. Florence sobre et pudique, le beau vivre des citoyens.

A cosi bello Viver di cittadini, e cosi fida Cattadinanza, a cosi dolce ustello. Maria mi diè…​

Il fait un tableau tout hellénique, et d’une grâce surprenante dans la bouche d’un vieux guerrier, de ces mères florentines attentives au berceau, qui consolaient l’enfant dans le doux idiome natal, et, filant la quenouille, discouraient en famille des gestes des Troyens, de Fiesole et de Rome.

L’una vegghiava a studio della culla E consolando usava l' idioma Che pria li padri e le madri trastulla.

L’altra, traendo alla rocca la chioma. Favoleggiava con la sua famigllia De' Troiani, e di Fiesole, e di Roma.

C’est dans cet entretien, au début du seizième chant, que Dante fait une réflexion sur la noblesse du sang qui révèle de quelle nature était en lui le sentiment aristocratique. La noblesse, à ses yeux, c’est un manteau bien vite usé et raccourci par le temps, si l’on ne travaille chaque jour à le réparer.

Ben se' tu manto che tosto raccorce.

Gœthe, dans ses Mémoires, à propos d’une très-belle lettre d’Ulrich de Hutten qu’il cite, développe exactement la même pensée. C’est l’idée moderne, l’idée anglaise, de l’aristocratie qui ne voit dans l’orgueil des ancêtres qu’un engagement d’honneur à l’excellence en toutes choses. Dans le Convito, Dante l’a exprimée déjà en appelant vilissimo tout homme noble par le sang qui ne le devient pas aussi par la vertu, et en déclarant que ce n’est pas la race qui ennoblit la personne, mais la personne qui ennoblit la race.

ÉLIE.


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