Full Text - Section 37
Si le monde observait pour chaque créature Le premier fondement que pose la nature Et s’il s’y conformait, il aurait de bon grain:
Mais en religion pour le froc on élève Tel que le ciel avait fait naître pour le glaive; L’on fait un roi de tel qui naquit pour prêcher.
De là vient qu’au hasard on vous voit trébucher.
Ma voi torcete alla religione Tal che fu nato a cingersi la spada; E fate re di tal ch’è da sermona.
Onde la traccia vostra è fuor di strada.
MARCEL.
Mais c’est du fouriérisme tout pur!
VIVIANE.
Je me rappelle, dans l'Histoire de la Révolution de Michelet, un passage sur Louis XVI entièrement conforme à ce sentiment de Dante.
DIOTIME.
Gœthe a dit, en plusieurs endroits, des choses toutes semblables. L’esprit de Dante est au milieu de nous, Viviane; car c’était, dans les entraves du dogme, un esprit de liberté d’un tel essor, qu’aucun esprit moderne ne l’a dépassé en hardiesse. «Chaque jour, dit M. Littré, Dante prend la main de quelqu’un de nous, comme Virgile prit la sienne, et l’introduit en ces demeures où éclatent la justice et la miséricorde divines.»
Au chant suivant, Dante rencontre Cunizza, la sœur du tyran Ezzelino, l’amante de Sordello, de qui on a parlé déjà au Purgatoire, qui vécut amoureusement, dit le commentateur anonyme, dans les parures, les chansons, les jeux; mais qui fut néanmoins pieuse et miséricordieuse. Simul erat pia, benigna, misericors, compatiens miseris quos frater crudeliter affligebat. Non loin d’elle est Folco ou Folchetto de Marseille, le troubadour, bello di corpo, ornato parladore, cortese donatore, e in amore acceso, ma coperto e savio, dit l'Ottimo. Et Dante, soudain, tout au milieu de ces souvenirs d’amour, rappelle et flétrit, pour la troisième fois, l’envie et la superbe de ses concitoyens; il maudit le florin, il maledetto fiore, qui fut semence de mal pour toute l’Italie, et surtout pour l’Église.
VIVIANE.
Qui faut-il entendre par ce florin maudit?
DIOTIME.
Il n’y a point ici d’allusion, mais une réalité, ma chère Viviane. Le florin, il fiorin giallo, appelé plus tard zecchino, était une monnaie de l’or le plus pur, à l’effigie de saint Jean-Baptiste, et qui fut frappée à Florence, pour la première fois, au milieu du XIIIe siècle. Cette monnaie d’un titre supérieur donna un avantage considérable aux Florentins dans les échanges; elle contribua à leur puissance commerciale; mais elle devint bientôt l’objet des convoitises de Rome, l’occasion d’un luxe excessif, et fut à la fois ainsi pour la république une cause de richesse et de calamités.
Parvenus au quatrième ciel, le soleil, nous entrons dans la compagnie insigne des âmes qui vécurent entièrement exemptes de péchés. Selon une cosmologie commune à Platon, aux Pères de l’Église et aux mystiques, le soleil est la demeure des doctes dans la science divine, des philosophes, des théologiens, de ceux qu’on appelait les flambeaux du monde.
ÉLIE.
Qui docti fuerint, fulgebunt quasi splendor firmamenti, dit le prophète Daniel.
DIOTIME.
Là sont Thomas d’Aquin, Albert le Grand, Pierre Lombard, Richard de Saint-Victor, Boèce le grand consolateur, Orose, Denis l’Aréopagite, Siger de Brabant…
ÉLIE.
Mais voilà, ce me semble, une compagnie de docteurs assez mêlée; et Dante, entre ces flambeaux du catholicisme, met des hommes dont la science est bien loin d’être pure. Albert le Grand, par exemple, un disciple d’Avicenne, un docteur dans toutes les sciences licites et illicites, comme on écrit alors! Siger, cet obstiné studieux d’Averroës et de Maimonide, qui ne trouvait déjà plus que trente-six arguments contre trente en faveur de l’immortalité de l’âme!
DIOTIME.
Dante reste au Paradis ce que nous l’avons vu dans l’Enfer, mon cher Élie, catholique au plus large sens du mot, mais absolument étranger aux exclusions d’une étroite orthodoxie. Son Église à lui est véritablement universelle, car ses fondements reposent non sur la tradition particulière de tel ou tel sacerdoce, mais sur la tradition naturelle du genre humain. Nous pouvons encore aujourd’hui, on pourra toujours dans les temps futurs, honorer les martyrs, les bienheureux, les saints de l’Allighieri, car ils n’appartiennent pas en propre à cette Église romaine qui commence avec saint Pierre et s’achève au concile de Trente; ils sont à nous, Viviane, ils sont la gloire et la vertu de la grande Église humaine qui n’a pas eu de commencement et n’aura pas de fin.
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