Full Text - Section 36

Comme Dante a toujours besoin d’exprimer par une image ses idées les plus abstraites, de même qu’il a dit, en décrivant la montagne du Purgatoire, que plus on monte moins on a de peine à monter, il nous peint ici les yeux de Béatrice et son sourire brillant d’un plus radieux éclat à mesure qu’elle s’élève et se rapproche du soleil divin. Nous avons vu que Dante, au paradis terrestre, a été plongé dans les eaux purificatrices; il se sent renouvelé, transfiguré. Les yeux fixés sur Béatrice, qui elle-même lève le regard vers les hauteurs éthérées, il monte avec elle, par la vertu de l’attraction divine, à travers les airs.

Beatrice in suso, ed io in lei guardava.

Admirez encore ici, Viviane, le génie de notre poëte: en un seul vers, en une image, la plus simple du monde, il fait voir en quelque sorte toute la théorie de l’amour platonique; il rend sensible la puissance abstraite de cet Éternel féminin que chante le chœur mystique, à la fin du poëme de Gœthe, dans les profondeurs du ciel, aux pieds de la reine des anges.

ÉLIE.

Combien, par ce sentiment de l’attraction vers les choses divines qui fait l’âme de la femme supérieure au génie de l’homme, Dante et Gœthe me semblent à la fois plus poétiques et plus vrais que Milton!

DIOTIME.

En effet, dans le Paradis perdu, Adam seul est créé pour Dieu; tout au contraire de Béatrice, Ève reste subordonnée et ne saurait voir Dieu que dans Adam.

ÉLIE.

He for God only She for God in him.

DIOTIME.

Dans les trois planètes inférieures que Dante visite en premier lieu, sont les âmes les moins parfaites. Dans la lune, Diane, le ciel de la chasteté, notre poëte revoit Piccarda (ou peut-être Riccarda, car je soupçonne ici une erreur des copistes), la sœur de son ami Forese, à qui, au Purgatoire, en un seul vers, il a donné le plus enviable renom que puisse souhaiter une femme ici-bas:

Tra bella e buona Non so qual fosse più,

et dont le front resplendit au séjour des bienheureux d'un non so chè divino. Là, Béatrice explique à Dante le problème de la liberté, le plus grand don, dit-elle, que Dieu, dans sa largesse, ait fait au monde:

Lo maggior don, che Dio per sua larghezza, Fesse creando, e alla sua bontate Più conformato, e quel ch' ei più apprezza.

Fu della volontà la libertate, Di che le creature intelligenti, Et tutte e sole furo e son dotate.

Au chant sixième, dans la planète de Mercure, Dante se trouve en présence de l’empereur Justinien. Il entend de sa bouche un récit grandiose, fait à la façon de Bossuet, des vicissitudes de l’empire, d’Énée à César, de César à Charlemagne, et de Charlemagne aux temps du poëte. Dans cette planète, où sont les âmes qui par amour de la gloire ont fait des actions vertueuses, Dante met un épisode charmant. Il rencontre Roméo de Villeneuve, habile et dévoué serviteur de Raymond Bérenger, comte de Provence, mais victime de l’envie et de l’ingratitude des cours et s’exilant pour les fuir. Il m’a toujours semblé que notre poëte avait vu en Roméo sa propre image, lorsque l’appelant «ce juste,» quel giusto, et, après l’avoir loué des grands services rendus à son maître, il ajoute avec émotion:

Mais alors il partit, pauvre et tout chargé d’âge. Si le monde savait ce qui’il eut de courage En mendiant son pain, et morceau par morceau,

Son renom déjà grand serait encor plus beau.

Indi partissi povero e vetusto. E se 'l mondo sapesse il cuor ch' egli ebbe Mendicando sua vita a frusto a frusto.

Assai lo loda, e più lo loderebbe.

Un des plus beaux chants du Paradis, c’est le huitième. Le poëte décrit la planète de Vénus, où sont les âmes qui surent grandement aimer. Il y retrouve Charles Martel, le fils aîné du roi de Naples, qui, à Florence, s’était lié avec Dante de l’amitié la plus tendre. In costui, dit Boccace, regnò molta bellezza e assai innamoramento. Charles Martel vient vers Dante et l’accoste en lui disant, comme l’a fait Sordello au Purgatoire, le premier vers d’une de ses canzoni:

Voi che intendendo il terzo ciel movete;

il lui rappelle qu’ils se sont beaucoup aimés:

Assai m’amasti ed avesti ben onde,

Il demeure, comme naguère à Florence, à discourir longuement avec l’ami de son cœur. Dans ce discours, une chose me semble plus particulièrement intéressante, c’est la théorie d’une hiérarchie naturelle des intelligences, d’une relation entre les aptitudes et les fonctions qui constituerait, si elle était bien observée par les hommes, la véritable harmonie sociale. Dante met cette théorie dans la bouche de Charles Martel. En l’an 1300, il lui fait exposer en très-beaux vers ce que plusieurs de nos théoriciens socialistes, croyant l’inventer, ont dit de nos jours en assez médiocre prose. Tel naît Solon, tel Xerxès, dit le poëte, ou Melchisédech, ou Dédale; mais la société n’a point égard à ces vocations naturelles.


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