Full Text - Section 33

DIOTIME.

Le ton général de la seconde cantique est une sérénité plaintive, mais Dante est trop artiste pour ne pas en sauver la monotonie par de hardis contrastes. Ainsi, par exemple, l’apostrophe de Sordello:

Ahi serva Italia, di dolore ostello. Nave senza nocchiero in gran tempesta!

Hélas serve Italie, asile de douleur, Nef sans nocher dans la grande tempête.

et la description du cours de l’Arno par Guido del Duca; ainsi encore, au vingt-troisième chant, la menace aux dévergondées Florentines qui, si elles savaient ce qui les attend dans l’enfer, «ouvriraient déjà la bouche pour hurler.»

Ma se le svergognate fosser certe Di quel che’l ciel veloce loro ammanna, Gia per urlare avrian le bocche aperte.

MARCEL.

Les Florentines avaient donc de bien mauvaises mœurs?

DIOTIME.

Dès cette époque elles s’insurgeaient contre la sévérité des mœurs antiques et se jetaient dans le luxe et les plaisirs. Les magistrats faisaient contre elles des lois somptuaires, mais en vain. Villani nous apprend que, dans l’artifice et l’extravagance de leurs parures, il entrait plus de choses étrangères qu’il n’en restait leur appartenant en propre. Pas plus que les femmes dévergondées, les prêtres gourmands ne sont épargnés au Purgatoire; le pape Martin IV y expie dans le jeûne et l’amaigrissement son goût excessif pour les anguilles du lac Bolsena. La maison royale de France aussi y est en butte à l’animosité du poëte, qui met dans la bouche de Hugues Capet toute une généalogie aussi peu historique que peu flatteuse de ses ancêtres et de ses descendants. Il lui fait dire qu’il est fils d’un boucher:

Figliuol fui d’un beccaio di Parigi.

MARCEL.

Voilà qui passe permission!

DIOTIME.

Tout ce passage a fort scandalisé les commentateurs français, d’autant que l’erreur de Dante, volontaire ou involontaire, se retrouve ailleurs, dans les poésies de Villon par exemple, dans un ouvrage d’Agrippa, etc. Bayle raconte que le roi François Ier, se faisant lire la Comédie par «un bel esprit réfugié d’Italie,» quand on en vint à ces vers, commanda «qu’on ôtât le livre, et fut en délibération de l’interdire en son royaume.» Le chanoine Grangier, qui le premier a traduit en vers les Cantiques, excuse son auteur en supposant que le terme de boucher n’est ici qu’une métaphore pour dire un prince «grand justicier de gentilshommes et autres malfaiteurs.» Étienne Pasquier rejette également la faute de Dante sur le ton métaphorique d’un passage «escrit à la traverse, et comme faisant autre chose.»

Dans son Purgatoire comme dans son Enfer, Dante mêle les deux mythologies polythéiste et monothéiste. Le paradis terrestre lui rappelle le Parnasse; la comtesse Mathilde cueillant des fleurs sur les rives du Léthé est semblable à Vénus et à Proserpine. Dante donne à Jésus le nom de Sommo Jove. De longues expositions de dogmes selon saint Thomas, saint Augustin, saint Victor: le libre arbitre, le péché originel, la responsabilité, l’âme triple, la théorie physique et métaphysique de la génération, le développement continu de l’âme humaine avant et après la mort (idée que nous retrouverons dans Faust), l’efficacité de la prière, les suites funestes de la confusion des pouvoirs spirituel et temporel, prennent une large place dans cette seconde cantique. On y rencontre de fréquentes allusions aux hypothèses scientifiques du temps et aux propres expériences du poëte. Il y parle de la circulation de la séve dans les végétaux, de l’action de la lumière sur la maturation des fruits et sur la coloration des feuilles, de la scintillation des étoiles. Quant à l’allégorie, elle y maintient ses droits dans la personne de Lucie, la grâce, gratia prœveniens; dans Mathilde, la piété généreuse; dans Lia et Rachel, la vertu active et la vertu contemplative; dans la vision finale où Dante symbolise obscurément les choses futures. Mais c’est surtout dans la description du char de Béatrice, que Dante, troublé sans doute par le désir passionné de glorifier celle qu’il aime, multiplie sans mesure et presque sans goût, en amant plus qu’en artiste, les images apocalyptiques. Ce char descend du ciel. Une lueur soudaine resplendit dans les airs d’où se dégage une douce mélodie.

Ed una melodia dolce correva Per l' aer luminoso.

Sept flambeaux, radieux comme les sept étoiles du char de David, vingt-quatre vieillards vêtus de blanc, quatre animaux ailés, tels que les a peints Ézéchiel, nous dit le poëte, ouvrent un céleste cortége.

Ventiquattro seniori, a due a due, Coronati venian di fiordaliso. Tutti cantavan: Benedetta tue Nelle figlie d’Adamo: e benedette Sieno in eterno le bellezze tue!

Mais il faut que je vous lise ce passage dans la traduction en vers de Louis Ratisbonne. Il l’a faite avec beaucoup de soin, aidé des conseils de Manin, et avec un don très-rare de souplesse dans l’art des rimes. Je ne crois pas qu’il soit possible de mieux faire:

Sous ce beau ciel paré comme pour une fête, Vingt-quatre beaux vieillards, de lis ceignant leur tête, S’avançaient deux à deux en ordre régulier.

Ils chantaient tous en chœur: «Ô toi, fille choisie Entre les filles d’Ève, à jamais sois bénie! Sois bénie à jamais dans tes belles vertus!»

Puis, quand le gazon frais et la flore irisée, Qui brillaient devant moi sur la rive opposée, Ne furent plus foulés par ce troupeau d’élus,

Comme au ciel un éclair après l’autre flamboie, Vinrent quatre animaux après eux dans la voie. Tous quatre couronnés de rameaux verdoyants.

Et chacun d’eux avait six ailes admirables Que parsemaient des yeux aux yeux d’Argus semblables, Si les mille yeux d’Argus pouvaient être vivants.


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