Full Text - Section 30

Je ne me sens pas lasse, Viviane, mais plutôt comme un peu étonnée. Notre entretien a tourné, sans que je m’en doutasse, en leçon. Et j’ai peur maintenant d’avoir occupé bien mal cette chaire dantesque, à laquelle votre amitié m’élève. Nous autres Françaises, nous ne sommes pas habituées, comme l’étaient les dames italiennes, au professorat. Et si, au lieu d’être à Portrieux, nous étions à Paris, et si, au lieu de quatre, nous étions seulement dix ou douze, je m’intimiderais tout à fait; il me semblerait faire quelque chose de malséant, pis que cela, de ridicule.

ÉLIE.

Voilà une chose que la simplicité bretonne ne saurait comprendre. Pourquoi donc semble-t-il ridicule à nos Français que les femmes enseignent ce qu’elles savent? Pourquoi leur serait-il malséant de dire, dans une salle d’université par exemple, avec un peu plus de soin et d’enchaînement, ce qu’on trouve très-naturel et très-agréable de leur entendre dire dans les salons, où l’on prétend qu’elles règnent et gouvernent les opinions en toutes choses?

VIVIANE.

Où elles régnaient, Élie.

DIOTIME.

À la bonne heure; mais enfin, même au temps où elles régnaient, on eût trouvé extravagant que Mme de Staël, je suppose, ce grand orateur, qui, chaque soir, haranguait dans son salon les hommes d’État, les publicistes, les diplomates des deux mondes, fût montée à la tribune de l’Assemblée pour y exposer, avec sa vive éloquence, ses vues et ses idées politiques. Et, pourtant, elle eût été là véritablement à sa place, belle, de la beauté de Mirabeau, portant comme lui la conviction dans l’éclair de son regard, dans son geste, dans sa voix virile; tandis que (je l’ai ouï dire à ma mère qui l’a beaucoup connue, et c’était aussi l’avis de Gœthe), dans les bals, dans les réunions mondaines, les bras nus, son turban aurore sur la tête, à la main sa branche de laurier, déclamant à l’angle d’une cheminée d’interminables tirades sur l’impôt, sur le crédit, elle paraissait quelque peu théâtrale, et déplaisante à voir.

ÉLIE.

Ce qu’il y a de bizarre, c’est que ce préjugé contre l’intervention directe des femmes dans l’enseignement et dans la politique n’existe nulle part ailleurs que chez nous, qui nous croyons de bonne foi le peuple le plus chevaleresque du monde. Les étrangers n’y comprennent rien. Je me rappelle (c’était en 1818, au moment que s’ouvrait à Paris un club de femmes) que le moraliste Émerson, nous voyant rire, et moi tout le premier, de ces dames orateurs, me demandait, avec son sérieux du Massachusetts, ce qu’il y avait donc là de si risible?

DIOTIME.

C’est l’opinion aux États-Unis, en effet, et particulièrement dans le plus cultivé de tous, dans ce Massachusetts où la religion a fait une si heureuse alliance avec la philosophie, que le talent, le don de Dieu, comme ils disent dans leur langage puritain, ne doit jamais demeurer inutile. Faculty demands function, c’est la formule concise du pasteur Henri Ward-Beecher et du grand orateur Wendell-Philipps, lorsqu’ils réclament pour les femmes l’égalité des droits et des devoirs.

VIVIANE.

Vous disiez, Diotime, que les dames italiennes avaient l’habitude du professorat?

DIOTIME.

Elles se sont illustrées dans l’enseignement universitaire. Tout récemment, en Italie, on s’entretenait encore de la docte Mme Tambroni, qui, en 1817, à Bologne, occupait la chaire de lettres grecques. À la même université au siècle précédent, Gaétana Agnesi avait été désignée par le souverain pontife lui-même pour enseigner à la jeunesse les hautes mathématiques. Dans le même temps à peu près, Maria Amoretti était acclamée docteur en droit civil et en droit canon à l’université de Pavie.

MARCEL.

Une femme en robe et en bonnet de docteur! voilà qui ne me plaît guère.

DIOTIME.

J’ignore quel était au juste le costume de ces dames, mais il paraît bien qu’il ne portait aucun préjudice à leur beauté. La tradition garde le souvenir des grâces pleines de noblesse d’Andrea Novella, qui suppléait son père dans la chaire de droit canon. On se rappelle aussi Olympia Morata, enflammant d’enthousiasme la studieuse jeunesse de Ferrare. Relisez, Élie, ce que raconte à ce sujet votre compatriote Renan dans ses Essais de Morale. Il a vu, dans l’église de Saint-Antoine à Padoue, le buste de la philosophe Hélène Piscopia, en robe de bénédictine, et il affirme qu’elle devait être d’une grande beauté. Lorsque Dante met sur les lèvres de Béatrice l’enseignement de la théologie, il ne néglige pas de nous apprendre que ses yeux rayonnent comme des étoiles, et que son sourire le consume d’amour…​

Mais où m’avez-vous entraînée, bon Dieu! En quelles digressions je m’égare encore! et que, tout en célébrant les vertus de mon sexe, je donne prise à ses plus ironiques détracteurs! Vous savez comment nous traite Polybe: Sexe bavard et panégyriste…​ C’est bien cela, n’est-il pas vrai, Marcel? On croirait qu’il m’avait en vue.

VIVIANE.

Rien ne me plaît comme cette manière d’apprendre. Vous nous menez par le sentier qui côtoie le grand chemin et qui, tout en faisant mille circuits, semble moins long dans sa diversité que la voie droite.

DIOTIME.

Vous avez toujours l’interprétation aimable des défauts de vos amis, Viviane pleine de grâce! Mais rentrons-y au plus vite, dans cette voie droite que j’ai perdue; revenons à Dante, et, avec lui, montons les degrés de la montagne sainte où le péché s’expie.

Nous revoyons le ciel. Sa douce couleur de saphir oriental rend la joie aux yeux de Dante.


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