Full Text - Section 3
Nous avons beaucoup marché sans nous en apercevoir; je me sens un peu lasse.
ÉLIE.
Arrêtons-nous ici. Le vent se calme, l’Océan s’apaise. La marée ne dépasse jamais ce rocher. Voici mon plaid étendu sur le sable. Asseyez-vous, Diotime. Prenez quelqu’une de ces figues que j’ai apportées pour vous dans ce panier. Je les crois mûres, bien que venues sous un ciel inclément.
DIOTIME.
Depuis les figues que je cueillais sur les bords du lac de Côme, dans les jardins de la villa Melzi, je n’en avais pas goûté d’aussi savoureuses.
ÉLIE.
Vous le voyez, notre soleil du Nord a ses caresses; nos landes, âpres et rudes, ont leur douceur. Ce matin, en venant de Portrieux, vos regards s’arrêtaient avec plaisir sur la pourpre de nos bruyères et sur les tons rosés de nos champs de blés noirs. Ne me disiez-vous pas aussi que la lumière qui descendait à ce moment sur nos campagnes vous rappelait les brumes transparentes qui, à certains jours d’automne, enveloppent le Lido?
DIOTIME.
En effet, la nature, en ses diversités les plus frappantes, a des rappels soudains à la grande unité. Il en est ainsi des hommes de génie: c’est le même Dieu, c’est le Dieu unique, éternel, qui parle par leur voix sur des modes divers. Il ne tiendrait qu’à nous de l’y reconnaître.
ÉLIE.
Je vois où vous voulez en venir; et, si vous restez dans ces généralités, je me garderai de vous contredire. Mais précisons davantage et dites-moi, je vous prie, quels sont ces rappels, ces analogies, que vous avez su découvrir entre deux œuvres où je n’ai jamais pu voir qu’opposition et contraste?
Élie parlait encore, qu’on vit surgir à l’extrémité de la grève, en pleine lumière, un point noir. Ce point noir se mouvait et venait vers eux rapidement. Presque aussitôt, on put distinguer un cavalier et une amazone, dont la robe flottante semblait poussée par le vent et le défier de vitesse. Un lévrier de grande taille courait devant les chevaux. Il bondissait de rocher en rocher. Tout d’un coup, il s’arrête: il venait d’apercevoir son maître, assis aux pieds de Diotime; et peut-être aussi, qui sait? le panier ouvert entre eux deux, qui promettait à son appétit quelques reliefs. Quoi qu’il eu soit, d’un trait, Grifagno franchit l’espace; il se jette sur Élie avec une impétuosité folle, renverse le panier, les figues, et, de son long museau désappointé, les culbute sur le sable. Tout cela avait été l’affaire d’un clin d’œil. Dans le même temps, la svelte amazone arrivait à fond de train. Elle sautait lestement à bas de son cheval, détachait de la selle une gerbe de fleurs sauvages, et s’avançait vers Diotime avec un air gracieux.
DIOTIME.
Quelle surprise! Nous ne vous attendions plus.
VIVIANE.
C’est par hasard que nous vous rejoignons. Nous reprenions la route de Portrieux, pensant vous y trouver, quand Marcel s’est avisé de demander au garde-côtes s’il ne vous aurait point vus. C’est ce brave douanier qui nous a dit que vous aviez laissé la voiture à Tréveneuc et que vous deviez être encore par ici quelque part.
ÉLIE.
Le cap Plouha a exercé sur nous sa magie. Diotime a eu des visions, j’ai fait des rêves. Les heures ont glissé sans bruit, comme ces voiles qui disparaissent là-bas à l’horizon. Et quand nous nous en sommes aperçus, au lieu de hâter le retour, nous avons décidé de rester ici jusqu’au soir.
MARCEL.
Et l’on vous dérangerait en y restant avec vous?
Viviane n’attendit pas la réponse. Prenant des mains de son frère un épais manteau qu’elle roula en coussin, elle s’assit auprès de Diotime. Marcel fit signe à des enfants de pêcheurs, qui cherchaient des crabes dans les rochers, de venir tenir les chevaux. Le lévrier haletant s’étendit tout de son long sur le bout du plaid d’Élie. Et, chacun ainsi établi à sa guise, la conversation reprit son cours.
VIVIANE.
De quoi parliez-vous donc quand nous vous avons surpris? Vous m’aviez tout l’air de dire de fort belles choses.
ÉLIE.
Voilà qui s’appelle deviner. Diotime était en verve. Elle entreprenait de me persuader que la Comédie de Dante et le Faust de Gœthe sont deux œuvres tout à fait semblables.
Looking for comments…
Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.
Looking for comments…
Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.