Full Text - Section 29

MARCEL.

Des chapes de plomb, au milieu des flammes! Elles ne devaient pas durer longtemps.

DIOTIME.

Dante n’a pas inventé ce supplice. Plusieurs souverains, Frédéric II entre autres, punissaient de la sorte le crime de lèse-majesté.

Enfin, de crime en crime, d’épouvante en épouvante, de tourment en tourment, nous arrivons au neuvième et dernier cercle de l’abîme infernal. Ce cercle est divisé en quatre zones; Caïna, Anténora, Toloméa, Guidecca, où sont châtiées quatre manières de trahir dans l’humanité: la trahison envers la famille, celle envers les amis, celle envers la patrie, (c’est dans cette catégorie qu’est le terrible épisode du comte Ugolin), et enfin la haute trahison divine et humaine, le plus grand de tous les attentats selon la conscience de Dante, la trahison à l’empereur de la terre et à l’empereur du ciel, à César et à Dieu. Là, dans une sorte d’enfer de l’enfer, du milieu d’un lac de glace où les cris mêmes ont cessé, où règne l’épouvante suprême pour l’imagination italienne: le froid et le silence, sortent les épaules gigantesques aux ailes de chauves-souris et la tête monstrueuse de celui qui fut le premier des traîtres: de Lucifer, le plus beau des anges devenu l’empereur du royaume douloureux,

Lo Imperador del doloroso regno.

Dans ses trois gueules énormes il broie éternellement les trois plus grands traîtres qui furent sur la terre: Judas, Brutus et Cassius.

VIVIANE.

Brutus et Cassius avec Judas! voilà ce que je ne saurais comprendre; car enfin, pour bien des historiens, n’est-ce pas, c’est César qui est le grand traître envers le droit et la liberté, et non Brutus qui veut et croit être leur vengeur?

DIOTIME.

La lecture la plus attentive de la Comédie ne saurait, en effet, ma chère Viviane, nous rendre raison d’une assimilation qui blesse toutes nos idées du juste et de l’injuste. Il faut lire, pour comprendre ce Jugement dernier de l’Allighieri, tout l’ensemble de ses œuvres, la Vita nuova, il Convito, le de Monarchia, les Lettres surtout. Il faut savoir que Dante, dans sa Comédie, a voulu, comme il l’a dit, chanter le droit de la monarchie, c’est-à-dire l’ordre universel, tel qu’il le croyait institué de toute éternité dans les conseils de Dieu. Dante, ma chère Viviane, ne fut pas seulement un grand poëte épique, lyrique ou tragique; sa pensée, comme celle des plus grands philosophes de l’antiquité et des temps modernes, comme celle d’un Pythagore et d’un Spinosa, concevait toutes choses d’une manière synthétique. Toutes, et au-dessus de toutes ici-bas, la personne humaine, la famille, la société naturelle, civile et religieuse, il les considérait à leur place, dans leur relation mutuelle, au sein de l’immensité, dans la grande mer de l’Être.

Per lo gran' mar dell' Essere:

toutes, il les voyait, dans leur évolution sidérale, morale ou politique, surgissant, se développant, s’élevant, par une réciproque influence, des ténèbres à la lumière, de l’inertie à la liberté, à l’amour, c’est-à-dire à la conformité de plus en plus libre et parfaite des esprits et des destinées aux lois de la sagesse éternelle,

Io che era al divino dall' umano. Ed all' eterno dal tempo venuto, E di Fiorenza in popol ginsto e sano.

dit-il au trente et unième chant du Paradis.

C’est la grande pensée des temps modernes; c’est la pensée qui pénètre de part en part l’œuvre de Gœthe. Eh bien, Viviane, cette union parfaite de toutes choses, cet ordre éternel au sein de Dieu, Dante les symbolise sous l’image d’une double cité, d’un double empire céleste et terrestre, entrés dans l’immuable paix où le citoyen par excellence, le justicier, le pacier (c’est ainsi qu’on parlait au moyen âge), est, dans le paradis invisible, dans la Rome céleste, Jésus; dans le paradis visible, sur la terre, en Italie, dans la sainte Rome d’ici-bas, César. Le génie de Dante, éminemment sacerdotal comme le génie de Gœthe, ramène toutes choses à ce qu’il appelle, dans son Convito, la religion universelle de la nature humaine. Dans sa conception vaste et puissante d’une civilisation philosophique, la trahison à Jésus et la trahison à César, c’est tout autre chose que l’attentat contre une personne, si auguste qu’elle soit; c’est la main portée sur l’édifice de la création divine; c’est une sacrilége atteinte à l’ordre politique et religieux de l’univers. Dans le Purgatoire et dans le Paradis, nous trouverons de cette grande conception de notre poëte les plus belles évidences.

Et, Dieu soit loué! voici que notre voyage parmi la race perdue touche à sa fin; voici que nous touchons au seuil des régions lumineuses. Parvenus au fond du cône infernal qui est le centre de la terre, Virgile et Dante changent de pôle. Ils tournent transversalement sur eux-mêmes et commencent à remonter vers l’autre hémisphère; ils revoient enfin les étoiles.

E quindi uscimmo a riveder le stelle.

C’est ainsi, sur ce mot mélodieux qui nous rend à l’espérance, que Dante a voulu terminer sa première cantique.

Je ne sais si, dans ma sèche analyse, à travers les timides à peu près que me permettait notre français abstrait et morne, vous avez pu entrevoir les splendeurs poétiques de ce chant de l’abîme. Je crains bien de ne vous avoir pas fait sentir, comme je m’en étais flattée, la grâce ineffable, la piété, l’amour que Dante n’a ni pu ni voulu éteindre, tant son âme en était remplie, dans cet affreux séjour des vengeances éternelles. J’aurais voulu insister sur l’art accompli avec lequel, dès les premiers chants, le poëte tempère les horreurs d’un tel séjour, par l’expression répétée de sa tendresse pour Virgile et par l’apparition de Béatrice dans les limbes. J’aurais dû vous peindre cette douce Francesca, avec l’amant «qui jamais d’elle ne sera séparé,» venant vers Dante, à travers les airs, d’une aile ouverte et ferme, ainsi que vers leur nid deux colombes pressées par le désir.

Quali colombe dal disio chiamate, Con l’ali apert e ferme, al dolce nido.

Il eût fallu, d’une main plus délicate, m’essayer à vous rendre tant d’images fraîches et gracieuses, tirées de la lumière du jour, de l’attitude des plantes, des mœurs des animaux, que Dante avait observées tout ensemble en naturaliste et en poëte. Il eût fallu vous faire voir ces fleurettes inclinées sous la gelée nocturne, qui se redressent et s’entr’ouvrent aux premiers rayons du matin; ces dauphins et leurs jeux, soudain rappelés au milieu des vapeurs de l’étang de poix bouillante; ces cigognes, ces grues qui s’en vont «chantant leur lai;» ces ruisselets limpides qui descendent des vertes collines du Casentin vers l’Arno.--Et cette manière charmante de marquer les heures du jour d’après l’aspect du ciel et le lieu des constellations, ce tendre désir d’être rappelé aux siens et de vivre dans la mémoire de ses semblables, cette profonde humanité du poëte qui le fait pâlir, frissonner, pleurer, s’évanouir au récit des malheurs d’autrui, tout cet art incomparable, quel art il m’eût fallu pour vous le rendre sensible!--Comme Dante a bien tenu la promesse de l’inscription tracée sur le seuil de son enfer, et comme il a pénétré d’amour son royaume des vengeances!

VIVIANE.

Je ne me lasserais jamais de vous entendre; mais je sens que nous abusons de votre bonté; vous devez être fatiguée. Voici près de deux heures que nous vous laissons parler presque seule.

DIOTIME.


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