Full Text - Section 26
DIOTIME.
Il n’est pas modeste, Marcel, selon qu’il nous est recommandé de l’être dans les rapports extérieurs de cette vie tout artificielle que nous nous sommes faite aujourd’hui; il l’est selon l’instinct naturel des hommes bien nés. Il est surtout équitable, hiérarchique, comme le sont généralement les grands esprits. Il s’incline devant Virgile qu’il reconnaît son maître; il lui parle «d’un front rougissant;» il confesse qu’il tient de lui «ce beau style qui lui a fait honneur, avec l’art de chanter les hommes et les dieux.» Malgré le grand privilége qui lui permet de visiter les royaumes inconnus aux mortels, il n’y marche qu’avec révérence, à la suite de Virgile et des autres ombres. Dante est humble envers Béatrice, par qui il se laisse reprendre et tancer comme un enfant. Il s’assigne à lui-même, sans présomption, mais sans fausse pudeur, la place qui lui revient dans l’ordre spirituel, absolument comme Gœthe lorsque, parlant de je ne sais plus quels écrivains en vogue de son temps, il disait: «Je suis au-dessus d’eux de toute la distance qui met au-dessus de moi Shakespeare.»
ÉLIE.
Si Dante a pris ce beau sentiment de la hiérarchie morale à la démocratie florentine, il faut croire qu’elle ne ressemblait guère à la démocratie française, qui ne sait ce que c’est que respect et tradition; qui souffre de toute supériorité; qui ne veut rien recevoir et ne sait rien transmettre; où chacun enfin n’est occupé qu’à rabaisser autrui et à se hisser soi-même, de telle sorte que le niveau égalitaire repose bien d’aplomb sur la tête du plus triste sot et sur le front d’un homme de génie! Car c’est là, vous n’en disconviendrez pas, l’idéal démocratique de vos républicains prétendus et parvenus!
VIVIANE.
Que voilà bien le gentilhomme breton!
ÉLIE.
Le gentilhomme breton, étant de sa nature indépendant, désintéressé, prêt à donner sa vie pour ce qu’il croit juste, pourrait bien, ma chère Viviane, être de trempe plus républicaine que tel de vos républicains envieux, qui trouvent plus commode de tirer en bas la grandeur que de gravir (je parle comme votre cher Mirabeau) à la vertu et au bien public.
DIOTIME.
La démocratie florentine ne valait peut-être pas beaucoup mieux que la nôtre, Élie. Elle était entachée, elle aussi, de ces deux vices funestes, l’ingratitude et l’envie. Mais elle avait beaucoup d’esprit avec beaucoup d’enthousiasme.--Je reprends. Dans le quatrième cercle où règne Plutus, le démon de l’avarice que Virgile apostrophe en l’appelant «loup maudit,» les prodigues et les avares, chargés de poids énormes, courent l’un sur l’autre et se frappent mutuellement. Là sont en très-grand nombre des papes, des cardinaux, des clercs, des tonsurés de tous grades, qui, selon la dédaigneuse expression de Dante, se sont laissé tromper par «la courte moquerie des biens de la fortune.»
La corta buffa De' ben, che son commessi alla Fortuna.
Un peu plus bas, le Styx forme un marais stagnant que Dante traverse dans la barque de Phlégias, et où l’on voit, plongées sous les eaux fangeuses, les âmes des hommes colères et violents. Là, notre poëte est accosté par ce Florentin bizarre,
Lo fiorentino spirito bizzarro.
par ce dédaigneux et irascible Filippo, «di molto spese et di poca virtute,» que ses concitoyens surnommaient argentieri, pares qu’il passait, comme un peu plus tard chez nous Jacques Cœur, cet autre argentier, pour faire mettre, par grande bravade, à tous les chevaux de son écurie des fers d’argent. Filippo, de ses bras fangeux, embrasse Dante et s’écrie: «Bénie soit celle qui t’a porté dans ses flancs! Benedetta colei che in te s’incinse!»
MARCEL.
Toujours la même modestie!
DIOTIME.
Le sixième cercle et les trois inférieurs où sont punis les superbes, c’est-à-dire les mécréants, les hérésiarques, les impies, est appelé par le poëte la cité de Dité.
VIVIANE.
Qu’est-ce que ce nom de Dité?
DIOTIME.
Il vient probablement du Dis des Latins qui était le Jupiter infernal. Dans cette cité qu’entourent les eaux du Styx, s’aggravent les tourments et commencent les flammes. Les trois furies, voulant en interdire l’entrée à Dante et à son guide, les menacent de la tête de la Gorgone, mais un envoyé du ciel vient à leur secours. La porte de Dité leur est ouverte. Une vaste et lugubre plaine s’offre alors aux veux de Dante. Elle est parsemée de sépulcres entourés de flammes ardentes. Dans ces sépulcres sont couchés les hérésiarques, les partisans d’Épicure, «qui font mourir l’âme avec le corps.» dit Virgile à Dante:
Che l’anima col corpo morta fanno.
Là est l’empereur Frédéric II, ce grand lettré, excommunié par l’Église, de qui un écrivain presque contemporain disait naïvement: Seppe latino, greco, saracinesco; fu largo, savio, lussurioso, soddomita, epicureo. C’est là que nous allons entendre ce dialogue sublime entre Dante et le grand gibelin Farinata degl’Uberti, interrompu par Cavalcante Cavaleanti, et, selon mon opinion, un des plus beaux morceaux et des plus vraiment dantesques de toute la Comédie. Voulez-vous que je vous le dise?
VIVIANE.
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