Full Text - Section 24

Lucas de Leyde paraît s’être préoccupé beaucoup de nos deux poëtes, car il a fait une autre composition qui représentait Dante au moment fatal où il apprend la mort de Henri VII.

VIVIANE.

Cette composition est-elle aussi dans l'Histoire des Peintres?

DIOTIME.

Je ne l’ai vue nulle part, et je ne sais si elle existe encore. En dépit de ces récits malveillants et sarcastiques, le peuple, qui aime assez que les grands hommes soient amoureux et qui ne se laisse pas troubler par le ridicule, continuait, avec les érudits, d’adorer Virgile. Vous voyez, Viviane, par quelle heureuse concordance notre poëte trouve dans toutes les imaginations un Virgile en quelque sorte national, transformé à la fois par les docteurs de l’Église et par le génie populaire, et qui entrait sans difficulté dans une fiction catholique. J’ajoute que, dans la Comédie, Virgile subit une autre transformation encore, et qu’il y devient, non pas tant un prophète, un précurseur de Jésus-Christ, qu’un précurseur de Dante lui-même.

VIVIANE.

En quelle manière?

DIOTIME.

Je vous disais que la Comédie, si vaste en son dessein, est une œuvre très-personnelle, une sorte d’histoire intime de la conversion de Dante, le voyage, le progrès, nous dirions aujourd’hui l’évolution de son âme, des ténèbres à la lumière, de la vie mondaine à la vie en Dieu. Eh bien, dans ce voyage dont le dernier terme est la céleste Rome où Béatrice promet à Dante, que, avec elle, il sera citoyen dans l’éternité.

E sarai meco senza fine cive Di quella Roma onde Cristo è Romano

Virgile ne joue qu’un rôle secondaire. Malgré la déférence avec laquelle Dante lui adresse la parole, ne l’appelant jamais que son maître et son seigneur, bien qu’il le consulte et lui obéisse en toutes choses, Virgile n’a d’autre mission néanmoins que de le conduire à travers les régions inférieures où Béatrice ne saurait descendre. Du moment que l’on touche aux régions de la pure lumière, à l’entrée du paradis terrestre, Virgile s’en retourne aux limbes d’où il est venu. Une autre plus digne, c’est lui-même qui parle, va mener Dante là où le plus grand des païens ne saurait être admis, au pied du trône de l’Éternel. Et, ce qui semble bien étrange, dès que Béatrice se montre, Virgile disparaît soudain, sans que Dante s’en aperçoive, sans qu’il lui dise une parole d’adieu; et Béatrice ne souffre même pas qu’il donne un regret, une larme, à ce guide si cher.

Dante, perché Virgilio se ne vada Non piangere anco; non piangere ancora, Che pianger ti convien per altra spada.

Et, sur cette parole presque dédaigneuse, sur cette défense de le pleurer, nous quittons le chantre de l'Énéide. Dante ne fait pas plus de façons pour congédier le poëte magicien qui vient de traverser avec lui les flammes de l’enfer, que n’en fera Gœthe pour congédier le démon Méphistophélès, lorsque l’âme de Faust, après avoir traversé toutes les misères de la vie humaine, entre dans l’immortalité. Cette analogie m’a beaucoup fait songer. Mais nous y reviendrons. J’ai encore à vous rendre attentifs à la remarque d’un grand critique, qui concorde avec ce que je vous disais de la subordination de Virgile à Dante. Fauriel observe que, sans avoir égard aux champs Élysées ni à l’enfer, tels que Virgile les a décrits dans son Énéide, Dante place celui-ci dans les limbes, et, par deux fois, le fait descendre dans l’enfer catholique: une première fois, pour y assister à la venue triomphale de Jésus-Christ, une seconde fois sans aucun autre but que celui d’y conduire notre poëte. Si vous voulez bien tenir compte aussi de l’opinion de Rossetti, qui attribue le choix que fait Dante de Virgile à l’importance qu’avait au point de vue personnel de l’auteur du de Monarchia le chantre de l’empire romain, et si vous considérez que Dante fait parler et penser ce grand Latin en Italien du XIIIe siècle, qu’il lui prête ses propres pensées avec la connaissance des choses de son temps, vous ne mettrez plus guère en doute ce qui vous a tant surpris d’abord, ce que Fauriel appelle la négation audacieuse de Virgile, c’est-à-dire cette transformation dantesque que subit, dans la Comédie, le Virgile déjà transformé à trois reprises différentes par les érudits, par l’Église, et par le peuple du moyen âge.

MARCEL.

Et transformé en ce moment, pour la cinquième fois, par le poëte Diotime!…​

VIVIANE.

Mais, avec tout cela, je ne me vois pas dispensée de tenir ce Virgile pour une allégorie. Je n’y aurais, quant à lui, qu’une demi-répugnance, et je consentirais encore à le prendre pour la raison naturelle ou pour la sagesse profane, comme le veulent les commentateurs; mais, si je leur fais cette concession, ils ne me tiendront pas quitte; me voici condamnée à ne plus voir dans cette belle et touchante Béatrice, que la froide, l’insensible, l’ennuyeuse théologie.

DIOTIME.

Ne vous tourmentez pas, Viviane; et, comme nous le disions en commençant, prenez-en tout à votre aise avec les allégories. Il n’y a d’indispensables et aussi d’évidentes que les premières: celles de la voie droite, de la forêt, de la colline et des animaux sauvages. Le sens allégorique dans la figure de Virgile est déjà moins nécessaire et aussi moins certain; arrivés à Béatrice, nous pourrons le négliger presque entièrement. Rien que la description de son apparition, et ce que disent d’elle les bienheureux, ne puisse pas s’entendre au sens réel et ne s’applique qu’à la science des choses divines, la femme que le poëte a aimée garde dans son poëme une vie, une grâce, un charme ineffables, et qui permettent heureusement d’oublier qu’elle figure la théologie. Le vieux Fauriel, tout épris de Béatrice, s’emporte, en cette occasion, contre les commentateurs, et les traite de stupides. Sans entrer en colère, comme il le fait au sujet de cette Béatrice abstraite, nous l’oublierons souvent pour nous attacher de préférence à cette douce enfant dont la vue causait à Dante des «palpitations terribles,» à cette Florentine sitôt ravie par la mort, à cette Béatrice Portinari, dont la vie ne fut en quelque sorte qu’un éclair de beauté, mais tel qu’il alluma au plus profond d’un cœur de poëte et de héros un foyer inextinguible d’amour. Lorsque nous en serons à sa venue au paradis terrestre, vous verrez que la peinture du char sur lequel elle descend du ciel, ne peut s’appliquer qu’à une idée symbolisée. Mais nous n’en sommes pas là. Pour le moment, nous arrivons, avec Virgile et Dante, aux portes de l’enfer, où nous lisons l’inscription tragique:

Per me si va nella città dolente,

Par moi l’on va dans la cité dolente, Par moi l’on va dans l’éternelle douleur, Par moi l’on va chez la race perdue. La justice fut le mobile de mon grand Facteur; Me firent la divine puissance, La suprême sagesse et le premier amour. Avant moi il n’y eut point de choses créées, Sinon éternelles; et éternellement je dure: Laissez toute espérance, vous qui entrez.

VIVIANE.

Cette inscription est vraiment sinistre.

MARCEL.

Mais quelle idée bizarre a eue Dante d’inscrire le mot amour sur les portes de l’enfer! Que la puissance divine ait créé des tortures sans fin pour la pauvre créature d’un jour, admettons-le; la sagesse et la justice…​, passe encore, quoique cela devienne assez peu compréhensible; mais l’amour!…​ convenez que c’est là une licence poétique par trop forte.


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